Farid Belkahia nous a quittés

La mort, jeudi 25 septembre, de Farid Belkahia (1934-2014) endeuille un monde des arts déjà  affligé par la perte, en juillet 2013, de Mohamed Chebaà¢.

On les appelle les «pionniers», les «précurseurs». Respectueusement. Un peu paresseusement aussi. Précurseurs-des-arts-moderne-et-contemporain-au-Maroc. La formule claque, elle a tout pour plaire. Pompeuse, flatteuse, elle s’applique à Chebaâ comme à Gharbaoui, Melehi, Cherkaoui, Belkahia, et à d’autres encore. On la flanque à chaque article, on la prononce avec dévotion, à chaque hommage dédié à l’un de ces Mohicans, pour les glorifier, les mythifier, les rendre plus rayonnants, plus fantastiques. Plus irréels. Plus inconsistants. Plus interchangeables.
Nous épargnerons ce cirque à Farid Belkahia. Un homme, quel qu’il soit, mérite mieux qu’une formule toute faite, fût-elle élogieuse, glorieuse, pour le décrire. Un homme mérite qu’on dise ce qu’il a été, ce qu’il a pensé, ce qu’il a fait pour les arts.

Farid Belkahia était extrêmement doué. À quinze ans, il taquine le pinceau, peint à l’huile sur du papier, des portraits surtout, une technique qu’il ira, plus tard, perfectionner à Paris. Mais revenons à l’enfance du peintre, une enfance baignée dans l’art car le père, M’hamed, «faisant partie des premiers francophiles de sa génération, assiste à l’inauguration de la mosquée de Paris en 1926. Il fréquente les milieux artistiques étrangers et s’adonne lui-même à la peinture à ses heures perdues», nous dit l’écrivaine Rajae Benchemsi, également épouse du peintre, dans un catalogue de l’Atelier 21. Le jeune Farid doit donc beaucoup à son père qui l’envoie étudier, à vingt-et-un ans, à l’école des Beaux-Arts parisienne, et le laisse libre de voguer, par la suite, de pays en pays, d’inspiration en inspiration, en quête de lui-même.

«La tradition est le futur de l’homme»

Farid Belkahia haïssait les conformismes. En 1955, l’étudiant fraîchement arrivé en France observe l’atelier de Brianchon, sa nouvelle «salle de classe», avec un mélange de stupeur et de consternation: «J’étais terrifié de voir quarante personnes. Quarante chevalets. Tout le monde peignant la même chose, avec les mêmes couleurs sombres. Ce que nous faisions n’avait à mes yeux aucun rapport ni avec l’art ni avec la créativité», raconte celui qui jure n’avoir jamais fait une seule peinture sur toile. «J’ai travaillé sur papier, à l’huile, jusqu’en 1963-1964. Puis le métal, exclusivement, pendant une dizaine d’années. Depuis 1974, je ne peins que sur peau, avec des colorants naturels».
Un amour pour les matières végétales et organiques qu’il fait remonter à sa plus tendre enfance : «Le henné, la peau, ce sont mes souvenirs, ma grand-mère, le milieu dans lequel j’ai grandi, les odeurs que je connais. Mon travail est ancré dans une réalité». Et d’ajouter que «la sensation du toucher m’est aussi nécessaire que le regard pour accomplir – pour m’accomplir». Des matières comme le henné, le safran, l’écorce de grenade, des procédés «traditionnels» qui font souvent penser au tatouage, vécus aussi comme une prise de distance avec l’art européen, une façon d’éviter de «singer» les occidentaux. «Ce qui importe est de savoir ce que l’on peut apporter par notre différence à une tradition qui n’est pas la nôtre», répétait Belkahia.

Rajae Benchemsi sait, mieux que personne, raconter l’art de son époux, cette modernité dont il imprègne la tradition qui, pour lui, est le «futur de l’homme». L’épouse écrivaine a des lignes sublimes pour décrire le choix de la peau de bélier comme support de peinture: «Si c’est un acte de mémoire que d’emprunter un certain savoir aux matériaux et aux techniques appartenant à la tradition, l’opération ne s’inscrit pas moins, ici, dans un long travail de l’oubli. C’est dans l’oubli et le retrait du parchemin que s’inscrit le choix de la peau. Non sous forme de palimpseste qui retiendrait en écho toutes les traces d’un autre temps ou d’un autre savoir-faire, mais bien comme effacement ou mise en absence. Un tel effacement ne laisse plus place qu’à l’émergence d’un espace nouveau, où l’acte même de la ressouvenance est vécu comme création première, sans pour autant annihiler la puissance d’une référence culturelle et religieuse. La peau, lavée, devient étendue symbolique, où se marque et se désigne l’espoir. Libérée de la putréfaction, elle semble jouir du pouvoir de nous affranchir de la mort et éloigne notre regard de toute aliénation du passé».     
Qu’était-il d’autre ? Eh bien, directeur des Beaux-Arts de Casablanca, à une époque. Une aventure laborieuse qui commence en 1962. Farid Belkahia vient de passer trois années tumultueuses et passionnantes à Prague, dans la Tchécoslovaquie communiste, où il rencontre de grands peintres, écrivains et cinéastes, tels qu’Aragon, Elsa Triolet ou Pablo Neruda. Une parenthèse palpitante qu’il achève pour «rentrer servir [son] pays libéré», lorsqu’on lui envoie un télégramme pour lui proposer de diriger l’école casablancaise, raconte-t-il dans un entretien avec Kenza Sefrioui, publié dans le livre La revue Souffles, espoirs d’une révolution culturelle. Belkahia évoque une école «sans professeurs, un local vide, sans aucune référence à ce qui s’était fait auparavant (…) C’était le dépotoir, poursuivait-il. Toutes les têtes dures qui étaient en échec scolaire et dont les parents voulaient continuer à percevoir les allocations familiales atterrissaient chez moi». Quant à la qualité de l’enseignement, Belkahia soutient que la culture marocaine en était totalement absente, qu’on se contentait «d’y apprendre à dessiner à partir de sculptures, de modèles vivants ou de natures mortes». Des cours d’histoire de l’artisanat marocain sont alors introduits, pour raconter le cheminement d’arts ancestraux comme le tapis, le bijou, la céramique, la poterie… L’expérience s’achève en 1974 et laisse un goût amer à l’artiste-peintre.

Farid Belkahia était aussi engagé. À sa très subtile façon. En 1966, il rejoint l’équipe de Souffles, y adhère pleinement, «tant que les enjeux demeuraient culturels», mais s’efface après «quelques numéros», quand la revue commence à militer pour la cause palestinienne, à se politiser. «Non que je ne soutienne pas le mouvement palestinien mais il ne fallait pas oublier que la cible première de la revue était la situation culturelle au Maroc», martèle-t-il à Kenza Sefrioui. Pour lui, «l’arme de la culture, plus elle est sibylline, mieux c’est. Mais rentrer ouvertement en conflit avec un régime qui a une armée, une police et des prisons, c’est suicidaire». Belkahia dit ne s’être jamais engagé dans un parti politique. «Il est plus facile d’être dans un système comme un mouton de Panurge. C’est formidable, on est toujours paterné par un parti, materné par une association (…) Je veux être un homme libre, choisir où je vais, avec qui je veux et quand je veux, avec tous les risques que cela peut comporter».
Farid Belkahia était tout cela et, permettez-moi cette phrase-cliché, bien plus encore. On le dit passionné de voyages, de pêche. C’est aussi, «dans la vraie vie», comme ils disent, un mari, le père d’une jeune Fanou, 21 ans, l’ami du

peintre Mohamed Mourabiti, qui déplore la perte «pour Marrakech, le Maroc et le monde entier, d’un grand homme, un grand artiste, un véritable créateur, un militant, un homme unique». Qu’ils reçoivent nos sincères condoléances. Depuis sa mort le 26 septembre dernier, les hommages se multiplient, ceux de la Fondation des musées, notamment, qui regrette «la disparition d’une grande personnalité qui aura profondément marqué l’histoire de l’art au Maroc» et qui lui dédie une des salles du musée d’art contemporain, un musée qu’il n’aura pas eu l’occasion de voir. À l’Institut du monde arabe de Paris, l’exposition «Le Maroc contemporain» s’ouvrira le 14 octobre par les œuvres de l’artiste défunt. Puisse-t-il reposer en paix et rester dans nos mémoires, le plus longtemps possible.