Farid Belkahia : après la peinture et le cuivre, il s’adonne au travail du cuir

Nourri au lait de l’art, Farid Belkahia occupe le devant de la scène artistique depuis près de quarante ans. Tant par son militantisme en faveur de l’instauration d’une peinture contemporaine marocaine que par l’incomparable tenue de son Å“uvre.
Portrait d’un artiste hors du commun.

0S’il y a un artiste qui fait l’unanimité autour de lui, c’est sans conteste Farid Belkahia. Autant le personnage irrite par sa nature réfrigérante, sa certitude de soi et son ostentatoire sentiment de supériorité, autant le peintre-sculpteur charme par sa sûreté de touche, sa maîtrise et son souci de s’écarter des sentiers battus. Il faut dire qu’il est presque né le pinceau à la main. A Amzmiz, où sa famille s’est transportée depuis Marrakech, il coule une enfance radieuse parmi les couleurs et les formes. Son père, riche négociant et surtout boulimique d’art, fraye avec des peintres estimables tels Henri Matisse ou Nicolas de Staël. Après s’être abreuvé de peinture du meilleur aloi, l’adolescent Belkahia s’y jette ardemment. Olek Testar, qui ne manque pas de flair, subodore du talent dans la tendre pousse et la prend en main.

Belkahia attrape la vertu de l’art, en fréquentant tout jeune Henri Matisse et Nicolas de Staël
A 21 ans, Farid Belkahia s’est déjà fait un nom dans le landerneau pictural. Mais perfectionniste jusqu’à la névrose, il trouve qu’il lui reste encore du chemin à accomplir pour être au diapason. Alors, il met les voiles vers Paris. Destination : l’Ecole des Beaux-Arts. Un ami de son père lui sera d’un précieux secours, puisqu’il lui fera rencontrer l’écrivain François Mauriac, lequel mettra à sa disposition une chambre à l’Institution catholique de la rue Madame. Malgré la sollicitude de l’auteur de Thérèse Desqueyroux, dont personne n’ignore la détestation profonde du communisme, Belkahia s’enrôle sous la bannière de cette idéologie, très en vogue à l’époque dans le milieu artistique et littéraire. Plus coco que Farid, tu meurs ! Sa fascination pour le système est telle qu’il souhaiterait le vivre dans le quotidien. Aussi prend-il son bâton de pèlerin. Cap sur Prague. Là, il goûte aux plaisirs du communisme, tout en peignant comme un forcené et en fréquentant les cours de scénographie à l’Académie de Théâtre.
L’étape tchécoslovaque sera marquante dans la destinée de Farid Belkahia. Oscillant entre figuration et abstraction, il n’a pas encore trouvé sa voie, certes, mais son art semble mûrir, s’affiner et, surtout, imprimer sa marque. Le cercle et la flèche, qui font partie de son alphabet plastique, reviennent comme des leitmotiv sur ses toiles. Le thème de la souffrance humaine, que lui a inspiré une visite au camp de concentration d’Auschwitz, devient obsessionnel. Mais, sur les bords de la Ultava, tout n’est pas que jouissance artistique. Le militant, médusé, découvre que, sous des dehors enjôleurs, le communisme déguise son vrai visage, tout en totalitarisme, despotisme et népotisme. Il s’empresse d’en prendre congé et change d’air. Si le communisme a fini par l’écœurer, sa sensibilité de gauche demeure intacte. A son retour au Maroc, les conservateurs ne trouvent pas grâce à ses yeux; en revanche, les protestataires l’attirent et il se plaît en leur compagnie. Celle de Mahjoub Benseddik particulièrement.
Quand, en 1962, le secrétaire général de l’Union marocaine du travail invite Farid Belkahia à prendre les rênes de l’Ecole des Beaux-Arts de Casablanca, celui-ci accepte sans un soupçon d’hésitation. Non qu’il soit sensible aux grandeurs de l’établissement, mais parce que cette institution branlante avait besoin d’un sérieux ravalement, et pas seulement de façade. Convaincu de l’urgence de la création d’un art contemporain réellement marocain, tourné vers la modernité tout en étant ancré dans la tradition esthétique marocaine, il instaure, avec l’aide d’une poignée de rénovateurs (Melihi, Chabaa, par la suite, Ataallah, Hafid et Hamidi), l’enseignement de l’histoire de l’artisanat marocain, du travail du tapis et du bijou à la céramique. «La modernité n’est perceptible qu’à partir d’une assimilation des valeurs anciennes», répétera-t-il. Cette profession de foi, il tient à la mettre en œuvre, en prenant le contrepied de l’art «légitime», qui privilégie l’orientalisme, le folklorisme et le naïvisme.

Devenu directeur des Beaux-Arts de Casablanca, il bouleverse le paysage artistique
Se muant en émeutiers permanents, Farid Belkahia et quelques hussards montèrent à l’assaut de la citadelle artistique. D’abord, en lançant une exposition nourrie de valeurs avant-gardistes, entièrement prise en charge par les artistes. Cette première se déroula en 1965 et fit école. Pour autant, le service des Beaux-Arts ne trembla pas sur son socle. Il convenait donc de secouer plus le cocotier. Ce qui fut fait, en 1968, par le biais d’un manifeste, au travers duquel Belkahia et les siens disaient pis que prendre de ceux qui étaient en charge de l’art, les traitant d’«incompétents» et fustigeant la politique infantilisante des missions étrangères. Et, manière d’enfoncer le clou, un sextuor emmené par Belkahia planta, un an plus tard, ses toiles au beau milieu de Jemaâ el Fna, à une centaine de mètres du lieu où se tenait l’inénarrable Salon de Printemps de Marrakech, ce tout-à-l’égout de l’art indigne. Mais alors que la mayonnaise commençait à prendre, des querelles intestines desserrèrent les rangs. Ecœuré, Farid Belkahia rendit son tablier de directeur des Beaux-Arts et s’évada vers la Chine.

Pour sa peinture, il a expérimenté deux matières inédites : le cuivre et la peau
Farid Belkahia ne se contentait pas d’ourdir des complots contre l’art rétrograde, il peignait aussi. Conformément aux principes qu’il professait. Telle la réappropriation de la tradition artisanale. «Je me considère comme un artisan dans la mesure où je travaille sans cesse un même objet, comme artiste dans la mesure où je donne une émotion», confiait-il. En 1966, il remisa au grenier chevalet, toiles et pinceaux et adopta comme matière le cuivre, dont il est dit qu’il renvoie au «monde de la matrice où est donnée la vie». Cloué sur des supports en bois, le cuivre fut la matière de prédilection de l’artiste pendant dix ans. Serti de couleurs ocres, vertes, rouges ou dorées, il donnait lieu à des images d’organes sexuels et des emblèmes, qu’une critique d’art avisée telle Toni Maraini interpréta comme les signes du mystère de la vie.
Sacrifiant le cuivre, c’est pour le cuir que Belkahia se passionna par la suite, confortant ainsi le sentiment qu’il trouve un malin plaisir à désorienter les amoureux de l’art. «L’important, c’est d’être bien dans sa peau», aime-t-il à répéter. Bien que ces peaux, dont il fait sa matière favorite, ne s’apprivoisent pas facilement. «Je les achète chez des marchands qui, eux-mêmes, s’approvisionnent aux abattoirs ou dans les souks. J’ai besoin d’une peau sans tache, et ces peaux sont tirées sur des formes en bois qu’il faut ensuite laisser sécher. Il faut éviter le soleil, elles doivent sécher dans un courant d’air. Il faut les laisser au moins une dizaine de jours pendant lesquels on les lave tous les jours. Une fois les peaux lavées, nettoyées, rassemblées, commence alors l’opération finale. C’est presque une recette de cuisine !».
L’avènement du cuir s’accompagne du règne du rouge. Cette couleur dont la portée symbolique est infinie. On serait enclin, au vu de l’intérêt de l’artiste pour l’humanité endeuillée à associer ce rouge au feu, à la guerre et au sang. Mais cette couleur ne connote-t-elle pas aussi la vie, l’amour et la volupté ? Or Belkahia avoue ne faire que «traduire (ses) propres fantasmes à travers les formes et femelles». Faut-il ajouter foi à ces propos ? Nous en sommes tentés. Mais alors que peut-on lire à travers ces corps démembrés, ces seins isolés, ces phallus, ces doigts et ces protubérances qui peuplent ses œuvres? Le plus sage serait de ne pas se hasarder dans des interprétations peu convaincantes, et de se suffire du plaisir et de l’émotion que procure l’œuvre.

L’œuvre de Belkahia se laisse contempler, mais rechigne à être interprétée
«Les formes engendrées par la fantasmatique de Farid Belkahia ont à la fois des traits récurrents et des variations. On peut, certes, voir dans ces récurrences des obsessions, mais nul intérêt en cela. Ce qu’il importe de noter, malgré le contenu sexuel qu’affirme l’artiste, c’est la pureté des signifiants ainsi construits. Leur récurrence enserrée dans une variation incessante leur donne le statut de ne signifier que pour eux-mêmes, les uns par rapport aux autres comme une écriture énigmatique, qui réside au déchiffrement au plus sagace des grammatologues», commente l’essayiste Abdellah Bounfour. Tout bien réfléchi, c’est sûrement son caractère de rébus qui fait réellement la valeur de la peinture-sculpture de Farid Belkahia.