Eveil artistique des enfants : Tout reste à  faire

Investir dans une éducation artistique et épanouissante est nécessaire, pour les enfants, les parents et la société. Hélas ! au Maroc, on est encore très loin du compte.

C’est une matinée morose, pleine de pluie et de brume. Pourtant, ce jeudi 29 mars à l’école Massignon Mers Sultan de Casablanca, ça grouille de partout, d’infatigables bambins âgés de quatre à douze ans délaissent leurs cahiers de texte et se pressent autour d’objets plus fascinants : les œuvres d’art qu’on a fait venir exprès pour leurs candides mirettes. Il y a, ici, un florilège de photos, de bandes dessinées, d’installations artistiques et de tableaux originaux, gracieusement prêtés, excusez du peu, par trente plasticiens, sculpteurs et photographes reconnus, de Chaïbia à Abdellatif Zine, en passant par Mahi Binebine, Malika Agueznay, Bouchta El Hayani ou encore Florence Arnold. Certains artistes, comme Fatiha Zemmouri et Youssef El Kahfaï, ont même fait le déplacement. Ils se tiennent là, près de leurs toiles, pour en expliquer les formes, les couleurs et les mouvements, avec force gestes et grimaces, aux élèves ébahis. «Ces contacts, ces échanges directs face aux œuvres, alimenteront à n’en pas douter la curiosité des enfants, les inciteront à développer leur sens de l’observation et leur permettront de faire un pas supplémentaire vers la connaissance et la constitution d’un répertoire de références artistiques en relation avec le programme de l’histoire des arts», s’enorgueillit dans un éditorial Bruno Le Morvan, directeur de cet établissement de la Mission française, parmi les plus prisés par la bourgeoisie casablancaise et le premier à offrir une journée dédiée aux arts à ses petits occupants, chouchoutés, c’est le cas de le dire.
Alors, enthousiasmés ? Vous déchanterez peut-être en lorgnant, sur la facture, le prix à payer pour un tel cursus scolaire, faisant la part belle à l’épanouissement artistique : 30 000 dirhams de droits d’inscription en petite section et 10 500 dirhams par trimestre. Quittons Mers Sultan et faisons un tour du côté de Aîn Diab, où, pas très loin de la Mosquée Hassan II, le Studio des arts vivants propose d’initier vos angelots de six à dix ans à l’«Acting», au théâtre. Il suffit de débourser la bagatelle annuelle de 4 080 dirhams, inscription comprise. Quant au tarif du «petit studio» d’éveil artistique pour les bébés, il oscille entre 2 750 et 4 880 dirhams, selon le nombre d’heures d’apprentissage. A la Casa del Arte, au quartier Oasis, les prix sont tout aussi intimidants : ça démarre à 3 000 dirhams et ça peut aller jusqu’à 20 000 dirhams pour un abonnement annuel. L’initiation aux arts est-elle, au Maroc, l’apanage d’une élite sociale ?

Halte au bourrage de crâne !

Oui, serait-on tenté de trancher, bien hâtivement. Car la réalité est beaucoup plus complexe. La loi sur l’enseignement préscolaire (n°05-00, 19 mai 2000) charge bel et bien les crèches publiques et autres maternelles privées de «faciliter l’épanouissement physique, cognitif et affectif» des enfants en multipliant les «activités pratiques et artistiques» et en garantissant «le développement des capacités sensori-motrices, spatio-temporelles, sémiologiques, imaginatives et expressives». Mais dans les faits, ces grandes espérances tournent court. «Hormis les maternelles et jardins d’enfants étrangers, on assiste dans l’ensemble à la domination de l’approche scolaire, à une centration sur l’apprentissage précoce de la lecture, de l’écriture et du calcul, le plus souvent à la demande expresse des parents», écrivent les professeurs Khaled El Andaloussi et Mohamed Faïq dans leur étude sur la situation du préscolaire (Novembre 2007).
Beaucoup de «par-cœurisme», très peu de créativité, en somme. Du bourrage de crâne rarement entrecoupé d’activités artistiques épanouissantes. Et pour cause, vous rétorqueront les chercheurs. La grande majorité des éducateurs ne sont pas formés aux métiers de la petite enfance : «Ils sont plus de 40 000 éducateurs et éducatrices à s’occuper de plus de 700 000 enfants sans aucune formation préalable en matière d’éducation et de pédagogie préscolaires», assurent les professeurs El Andaloussi et Faïq. «Leur profil scolaire est fort modeste. Une étude diagnostique a révélé que le niveau scolaire de 90% des éducateurs des jardins d’enfants et des kouttab préscolaires ne dépasse pas la 9e année de l’enseignement fondamental. Dans le milieu rural, la majorité des éducateurs ont une formation de type coranique». Pour pallier ce manque vertigineux de compétences, le ministère de l’éducation nationale s’efforce, depuis les années 1980, de former des éducateurs sur le tas, et se fait aider par des organismes comme l’Unicef, l’Usaid ou les coopérations française et belge. «Mais ces formations se sont avérées insuffisantes, tant la tâche est énorme», regrettent les deux experts.
Enorme mais pas insurmontable. Forte d’une expérience de cinquante-cinq ans dans le domaine, la Ligue marocaine pour la protection de l’enfance est sur le point de lancer au quartier Baladia de Casablanca une école de formation de jardinières et de puéricultrices.

«Tout se joue avant six ans»

«Ce centre devrait permettre de former davantage de ces éducateurs spécialisés qui manquent cruellement aujourd’hui», espère Touria Tazi, la présidente du comité casablancais de la Ligue. «Une centaine de jardinières devraient être formées pendant la première année. Les profils admissibles sont divers : les titulaires de brevets deviendront aide-jardinières et celles ayant un Bac ou un niveau Bac, voire plus, deviendront jardinières. Elles devront payer 500 dirhams par mois», résume Meriem Moumile, membre du comité casablancais de cette association reconnue d’utilité publique, qui emploie une centaine de salariés et déploie dix crèches et garderies dans les quartiers populaires de la métropole, où l’on s’occupe d’un millier de petits pensionnaires. «On ne fait pas du gardiennage, prévient Mme Moumile. Ici, les enfants ne font pas que manger et faire des siestes. Ils s’initient au chant, à la peinture, au collage, au dessin, à la danse. Ils apprennent à lire, écrire et compter aussi, pour être prêts à intégrer le primaire. Mais l’apprentissage est agréable pour leur donner envie de revenir à l’école».
Pas question en effet d’assommer ces chères petites têtes brunes, encore malléables : «Le cerveau de l’enfant est vierge, insiste Mme Tazi. Ce que nous en faisons, c’est exactement ce que fait le potier de son argile. Avant de la modeler, il doit d’abord la préparer, l’humidifier, la malaxer, la tamiser. Une fois qu’elle est prête, on peut en faire toutes sortes de belles choses».