Essaouira, bientôt les vibrations de la tagnaouite

Gnaoua et Musiques du monde (du 26 au 29 juin), c’est, de nouveau, la magie des sons, le mariage des tempos, l’Afrique réunie. C’est aussi, plus prosaïquement, 13 MDH de budget, 450 musiciens, 40 concerts, 500 000 spectateurs. C’est une critique dithyrambique sur le «New York Times»,
un excellent classement par «The Guardian». A voir, car il s’y passe toujours des miracles…

Cette année, le tour du Maroc des festivals de musique compte une quarantaine d’étapes. En marge de ce cirque itinérant, Essaouira est l’un des trois lieux (avec Rabat et Agadir) où le désir de musique, le goût du risque et l’envie de décloisonner les genres sont une règle d’or.

Scrupuleusement observée par Gnaoua et Musiques du monde, dont l’ampleur ne cesse de s’accroître au fil des éditions, au point qu’il est devenu un monstre : 13 millions de dirhams de budget, 450 musiciens, 40 concerts, 500 000 spectateurs. Et encore, «il y aurait beaucoup plus de visiteurs si les capacités d’accueil d’Essaouira le permettaient. Cette année, malgré l’ouverture de l’hôtel de la RAM, il n’y a plus un seul lit de disponible», observe Neïla Tazi, directrice du festival.

Essaouira citée parmi les douze meilleures destinations festivalières dans le monde
Gnaoua et Musiques du monde est un monstre, mais un monstre pacifique, qui aime le grand air et dispense gracieusement ses plaisirs décoiffants. Amphitryon très avenant, il mène ses hôtes par le bout du cœur et se fait couvrir d’éloges par la presse. Le british The Guardian le classe parmi les douze meilleures destinations festivalières dans le monde ; le New York Times, dans sa livraison du 11 mai dernier, lui consacrait trois pages extasiées, qui finissaient par cette confession : «Je suis venu pour la musique, et j’ai trouvé la magie».

Pour autant, Neïla Tazi ne se montre pas satisfaite : «J’ai le sentiment que les parties concernées n’ont pas saisi la portée de cet événement. Nous sommes dans un projet culturel qui a fortement contribué au décollage économique d’Essaouira. Pour que la ville en récolte encore plus de dividendes, il faut l’affiner, le faire évoluer. Ce qui suppose une statégie, une vision, une réflexion. Pas sur une année, mais sur cinq ou dix ans».

Le saxophoniste Wayne Shorter, une des têtes d’affiche de cette édition
En attendant que son vœu soit exaucé, Neïla Tazi, sur les conseils avisés de ses trois directeurs artistiques, Abdeslam Alikane, Loy Elrich et Karim Ziad, nous a concocté un plat riche en saveurs émanant du Maroc, de France, d’Algérie, de Norvège, du Liban, des Etats-Unis, de Palestine, de Corée, de Jamaïque et du Mali. Fidèle à sa vocation première, celle de mettre en vive lumière le patrimoine musical gnaoui, le festival dédie la majeure partie de son programme à la musique gnaouie.

Pas moins de 182 artistes seront là à nous procurer du plaisir. A l’énoncé des réjouissances, on s’aperçoit que des valeurs sûres tels les maîtres Alikane, El Kasri, Bakbou ou Koyou côtoient des jeunes talents comme Rachid Fadli ou Mustapha Hagbel. Ce qui nous promet quelques découvertes intéressantes.

Les Gnaoua sont pour la plupart des descendants d’esclaves noirs ; à la base du jazz se trouvent les rythmes et les modes apportés par les esclaves noirs. Les deux genres ayant des racines africaines, ils sont susceptibles de s’enremêler sans risque de dissonance. Doù l’idée d’inviter à la table des Gnaoua une pléiade de jazzmen de renom. «Il y a toujours eu du jazz dans les programmes de Gnaoua et Musiques du monde. Cette année, nous avons voulu qu’il y en ait beaucoup plus, parce que le jazz fusionne très bien avec la musique gnaouie. Ça donne des moments magiques», nous dit Neïla Tazi. Au vu de la qualité des instrumentistes conviés, on peut s’attendre à des bonheurs d’expression musicale.

Magnifique affiche, avec Wayne Shorter, le saxophoniste le plus passionnant du moment ; Justin Adams, étonnant guitariste ; Eric Legnini, pianiste époustouflant ; Ibrahim Maalouf, trompettiste lancinant. Sans oublier le percussionniste Stéphane Edouard, le saxophniste Jaleel Shaw ou le joueur de banjo Abdenour Djemaï.

Tous des virtuoses. En associant leur art à ces talents, les gnaoua sauront que le meilleur moyen de ne pas sortir de leur musique est encore d’en agrandir les frontières. Pascal Amel, un des fondateurs de ce festival, y a travaillé ; Karim Ziad, l’ancien batteur de Cheb Mami, mélange hardiment tempo gnaoui, mélodies chaâbi et jazz harmonique. Et cela donne des fruits suaves.

L’Orchestre National de Barbès revient à Essaouira après 8 ans d’absence
Du côté des instrumentistes, nous avons laissé pour la bonne bouche Bassekou Kouyaté. Ce Malien est un prodige du ngoni, sorte de luth dont le son se situe entre le luth et le banjo. Mais ce disciple de l’immense Toumani Diabaté n’est pas seulement habile de ses doigts, il possède une voix douce, dont il se sert pour conter.

Car il appartient à une espèce en voie d’extinction, celle des griots. «Pour notre pays, nous sommes comme des dictionnaires. Nous connaissons tout ce qui s’y est déroulé depuis des siècles. On fait appel à nous lorsqu’une guerre éclate entre deux villages. Lorsqu’il y a des problèmes entre un mari et sa femme ou si des cheptels sont dérobés», dit-il non sans fierté. Artiste rare, Bassekou Kouyaté sera l’une des attractions de cette XIe édition.

Il faudra aussi compter avec le multiethnique Orchestre National de Barbès. Grâce à sa recette composée de raï, de rock et de gnaoui, il avait enflammé le public en 2000. Nul doute qu’il en fera autant sinon davantage, d’autant que son dernier album, Alik, a fait un tabac. A suivre également 3MA, un trio né d’une rencontre, à Agadir, entre le Malgache Rajery, le Marocain Driss El Maâloumi et le Malien Ballaké Cissoko. Et pour les accros au reggae, une visite à Kymani Marley, le fils de Bob, s’impose.

Ce sont là quelques-uns des moments forts de cette nouvelle édition, qui ne manquera pas d’attraits. Un voyage dans l’espace et la musique, à ne pas rater !