Enfin un vrai théà¢tre pour Casablanca !

Après seize ans de travaux, dont quatre «pharaoniques», le théâtre Mohammed VI, à Casablanca, va ouvrir dans quelques mois. Une bonne nouvelle pour les
amoureux du théâtre.
Et surtout pour les troupes casablancaises, exilées depuis près
d’un quart de siècle
dans des salles calamiteuses.

Mardi 12 septembre. Il est 11 heures. Le Souverain va bientôt inaugurer le nouveau théâtre casablancais. Pour la circonstance, ils sont venus, ils sont tous là, comme dit la chanson. Ils ? Ce sont les membres de la corporation théâtrale, sans exception, depuis les metteurs en scène au long cours et les ténors chenus jusqu’aux jeunes loups et aux ingénues, en passant par les éternels seconds rôles et les bouche-trous. Tous sont radieux, par cette matinée ensoleillée. Tous respirent de soulagement et d’aise. Aise que procure la vue d’un édifice qui présente fringante et fière allure. Soulagement de voir leur impatiente attente enfin récompensée. Tout en se réjouissant de l’heureux événement, les hommes de théâtre ne manquent pas d’évoquer avec amertume la démolition du Théâtre municipal, en 1983. Cet acte, que le comédien Mohamed El Khiary assimile à «un crime», leur est resté en travers de la gorge.

Le Théâtre municipal,1 000 places, fut construit en 90 jours !
Invraisemblable destin que celui de ce bâtiment. Nous sommes en 1922. Dans la foulée des constructions d’édifices sur la place administrative (actuelle place des Nations Unies), le résident général Lyautey préconise celle d’un théâtre. Le bâtiment serait comparable à celui du Palais de justice, avec une cage de scène dominant la place et des patios plantés. Coup de théâtre ! Cette ambition est inexplicablement revue à la baisse. On se contentera d’un théâtre provisoire de 1 000 places. L’architecte Hippolyte Delaporte en expédie la construction en quatre-vingt-dix jours seulement, agenda en main. Bizarrement, ce volume modeste, sombre et froid, aura l’heur de charmer les gloires de la Comédie française, puis du Maroc, qui se pressent pour s’y produire. Sans être ni imposant ni superbe, il formera l’écrin de la foisonnante vie théâtrale casablancaise pendant plus d’un demi-siècle.

C’est au moment où le Théâtre municipal parvient aux rivages de la maturité que sa mise à mort est ourdie. A l’annonce de la funeste nouvelle, le monde du théâtre est secoué. Il passe de la stupeur à l’indignation, puis à la fronde. On met en avant l’argument de la sécurité pour justifier la décision. Il est récusé. On passe outre les objections. L’édifice est détruit en 1983 devant un parterre furibond de dramaturges, de comédiens et d’amateurs des planches. Pour leur dorer la pilule, on leur fait miroiter la promesse d’un théâtre plus grand, plus beau, plus sûr. Des années s’écoulent et ils ne voient rien venir. Aussi sont-ils forcés de donner la réplique dans des succédanés de théâtre, mal fagotés, mal entretenus, impropres à l’art dramatique.

Construction du nouveau théâtre : un mauvais feuilleton à rebondissements
Le salut viendra de la commune des Roches noires, qui inscrira parmi ses priorités la construction d’un théâtre digne de la métropole. A force de se faire berner, les sevrés pensent qu’on est en train, encore une fois, de leur conter fredaine. Honni soit qui mal y pense ! La commune des Roches noires honorera son engagement, mais ce ne sera pas sans mal.

Dès 1990, elle se met à la recherche d’un terrain idoine. Il est vite découvert. C’est l’étendue se trouvant derrière l’ancienne criée, naguère investie par les marchands de légumes et de fruits. Aussitôt, les travaux démarrent. Ils sont menés au pas de charge, sous la houlette de l’architecte Anis Labied, que des experts italiens viendront conseiller. Sans crier gare, les travaux sont interrompus, pour être repris quelques mois plus tard. Puis rebelote, interruption, reprise, interruption, reprise. La construction ressemble à un nouveau feuilleton dont les rebondissements sidèrent, à cause de désaccords politiques, du manque de vision des responsables et des nombreuses défections des entrepreneurs. Sans compter les pesanteurs bureaucratiques. Tout cela fait que le futur théâtre Mohammed VI est resté pendant douze ans dans les limbes. Ce n’est que lorsque le Roi a fait part de son grand dessein pour Casablanca que la commune des Roches noires s’empressa de parachever l’œuvre inachevée. Il y a de cela tout juste quatre ans.

Coût de l’opération : 65 MDH, capacité : 650 places
Aujourd’hui, l’édifice est fin prêt. D’un coût de 65 MDH, il étend sa sobre élégance sur une superficie de 8 000 m2, sur laquelle sont plantés un jardin, une bibliothèque composée de deux salles de lecture déjà richement fournies en ouvrages de référence, des ateliers dédiés à l’apprentissage de la chorégraphie et des métiers du théâtre, des espaces conçus pour les répétitions et la salle de théâtre proprement dite. Celle-ci comporte 650 sièges, deux balcons et une loge royale. Mais le théâtre Mohammed VI est-il construit selon les canons convenus ?, s’interroge-t-on. «Absolument», certifie Abdelaâdim Chennaoui, son encore officieux directeur. Et d’étayer son assertion par le volume de la scène (12,5 m de profondeur, 27 m de largeur), le respect de la distance (pas plus de 20 m) qui sépare l’avant-scène du dernier rang des spectateurs, de sorte que la voix des comédiens porte jusqu’à ceux-ci sans recours aux artifices. Ce qui est indiscutable, c’est le double souci de mettre à l’aise les troupes invitées et de leur faciliter la tâche. Dans cette intention, des loges individuelles et communes, suffisamment spacieuses, dûment moquetées et fort confortables, sont mises à leur disposition ; au sous-sol, un chariot hydraulique attend les décors pour les élever jusqu’au plateau.

L’ambition qui anime Abdelaâdim Chennaoui est de ramener le public casablancais sur le chemin des salles. La désaffection de celui-ci s’explique par l’absence de salles digne de ce nom, où les différentes formations municipales, nationales et étrangères peuvent se produire. D’autres invoquent la floraison d’œuvrettes tartelettes, qualifiées plaisamment par Tayeb Saddiki d’OTNI (objets théâtraux non identifiés). Ceux-ci n’auront pas droit au soleil du théâtre Mohammed VI, promet Chennaoui, qui sait pertinemment que le plus sûr moyen de capturer le public est de lui proposer une programmation prestigieuse.Un conseil de surveillance formé de représentants de la presse, des arts plastiques, de la publicité, des autorités locales, du syndicat des professionnels du théâtre et du théâtre amateur y veillera avec vigilance. Il aura bien du grain à moudre, tant la mauvaise monnaie a chassé depuis belle lurette la bonne. Mais sait-on jamais ?

Prévue au mois de Ramadan, l’ouverture du théâtre Mohammed VI se trouve différée. Par la force des choses. En effet, la société française Caire tarde à expédier le matériel d’éclairage commandé et dûment payé. Les fondus du théâtre devront donc prendre leur mal en patience. En attendant, ils pourront toujours contempler ce bel édifice, une des parures de Casablanca.