En dix ans, 30 000 places de cinéma ont disparu

250 salles de cinéma dans les années 1980, 150 en 2003. Durant la même période, la fréquentation des salles est passée de 50 millions d’entrées par an à 9 millions. Les causes ? Le piratage,
la détérioration des conditions d’accueil et de projection dans les salles, l’impéritie des propriétaires qui rechignent à les rénover et la sur-taxation qui frappe les plus petites d’entre elles.

Le complexe cinématographique Dawliz-Corniche de Casablanca, appartenant à l’ex-directeur du Centre cinématographique marocain (CCM), Souheil Benbarka, est-il en train de rendre l’âme ? S’écroulera-t-il sous les bulldozers, comme des dizaines d’autres salles obscures au Maroc, pour céder la place à des complexes immobiliers aux rendements plus juteux? Les supputations quant à l’avenir des quatre salles du multiplex vont bon train. On parle d’un projet d’ores et déjà soumis aux autorités compétentes pour la construction à sa place d’un complexe hôtelier. Une seule certitude : le Dawliz-Corniche est actuellement fermé. Pour rénovation de ses salles, avance-t-on officiellement.

La fréquentation des salles a chuté de 75 % en 2004 par rapport à 2003
Comment en est-on arrivé là ? C’est la concurrence, dure loi du marché, qui serait à l’origine de la crise, si l’on en croit les déclarations de ses gérants. La construction en 2002 du complexe Megarama, riche de ses quatorze salles dotées d’un équipement ultramoderne, aurait précipité sa chute. Depuis cette date, 80 % de sa clientèle l’auraient boudé. Voyant les dégâts s’accumuler, son propriétaire voudrait s’en débarrasser comme il a déjà fait avec le Dawliz-Tanger, fermé depuis décembre 2003. Mais aussi avec le Dawliz Habous, au centre ville de Casablanca, qu’il a cédé à une société de distribution, Maghreb Modern film, dont Mohamed Belghiti, propriétaire du cinéma Rialto, est l’un des actionnaires. «Concurrence, certes, mais ce n’est que la partie visible de l’iceberg», avance pour sa part Saâd Chraïbi, vice-président de la Chambre marocaine des producteurs de films(CMPF). «Que d’autres raisons, occultes, aient motivé l’agonie de ce complexe, liées aux accointances de son propriétaire avec l’ex-ministre de l’intérieur, Driss Basri, c’est désormais un secret de polichinelle», ajoute le cinéaste.
Pourtant, ni la concurrence, ni la disparition de la scène politique d’une haute personnalité de l’Etat qui aurait couvert l’ex-directeur du CCM, lui permettant de faire fructifier, un certain temps, ses affaires cinématographiques, ne semblent apporter la vraie raison de la baisse de rideau du complexe Dawliz-Corniche. D’autres salles obscures ont connu le même sort avant lui à travers tout le Maroc et leur nombre est en chute libre. Les chiffres sont éloquents : durant les années 1980, le Maroc comptait pas moins de 250 salles. Ce nombre est passé, selon les statistiques du CCM, à 191 en 1994 et 150 en 2003. Pour les mêmes dates, le nombre de cinéphiles fréquentant les salles est passé de quelque 50 millions par an, à moins de 20 millions en 1994, se réduisant ensuite à une peau de chagrin pour atteindre à peine 9 millions et demi de spectateurs en 2003. En 2004, la chute semble être encore plus vertigineuse. Alors qu’en France, par exemple, on enregistre une augmentation de la fréquentation des salles de 18 %, au Maroc, les professionnels du secteur parlent d’une «baisse frôlant 75 % par rapport à l’année écoulée ». C’est Mohamed Belghiti, président de la Chambre marocaine des propriétaires de salles de cinéma, lui-même exploitant de salle, qui l’affirme.
L’autre indice révélateur de cette dégringolade nous est fourni par Saâd Chraïbi, à travers le sort réservé à trois de ses films. Femmes et femmes est sorti, nous dit-il, en 1990. Il a été distribué dans 70 salles au Maroc. Soif, sorti en 2001, a été distribué dans 35 salles. Quant à Jawhara, qui date de 2004, il n’a pu être distribué que dans 23 salles. Et d’ajouter : «Les autres salles, elles, non seulement préfèrent le film étranger au film marocain, mais encore ne sont pas outillées d’une infrastructure correcte pour passer ce dernier dans de bonnes conditions techniques de projection».
Partout dans le monde, on en convient, des salles de cinéma baissent le rideau, mais le phénomène a atteint une dimension inquiétante au Maroc : 150 salles, pour une population de 30 millions d’habitants ! Un rapport de l’UNESCO, vieux de dix ans, avait fixé pour le Maroc 800 salles comme norme pour une population de 25 millions d’habitants. En l’état actuel des choses, et selon la logique de cette instance mondiale, le Maroc doit se doter d’un minimum de 1200 salles. Pire : certaines villes ne disposent pas du moindre grand écran : El Jadida, Chaouen, Errachidia, Ifrane, ou encore Essaouira (à Safi, il n’en reste plus qu’une) sont dans ce cas. Leurs habitants n’ont d’autre choix que de regarder la télévision ou se rabattre, à leur corps défendant, sur des copies piratées en CD-R ou en DVD-R.
Voilà pour le constat. Mais comment expliquer le marasme ?

Certains cafés projettent sur grand écran des films piratés ou diffusés sur chaînes satellitaires
La première cause, la plus évidente en tout cas, serait l’aggravation du piratage. Ce dernier se serait mué en véritable industrie opérant à visage découvert et investirait tous les coins de rues. CD-R ou DVD-R, en série et sur ordinateurs, se multiplient à une cadence effrénée, à des coûts défiant toute concurrence. Des copies de films récents, non encore commercialisés au Maroc, sont vendues à Derb Ghallef et dans d’autres joutiyas à cinq dirhams. Une autre forme de piratage incriminée par les spécialistes du grand écran serait l’œuvre de réseaux qui téléchargent à longueur de journées des centaines de milliers de films par jour. Enfin, piratage public mortel pour les cinémas : certains cafés se sont métamorphosés en salles de spectacle faisant concurrence aux salles de cinéma. Sur grand écran, ils projettent des films via le satellite ou piratés en DVD. «Une concurrence éminemment déloyale», s’insurge M. Belghiti. La Chambre des propriétaires des salles qu’il préside, nous informe-t-il, a alerté les autorités et le CCM pour qu’ils interviennent. «Ce dernier a pris les choses au sérieux, a constitué une commission et a même effectué des descentes dans ces lieux, mais la propagation du phénomène est tellement gravissime qu’il est illusoire de penser pouvoir l’endiguer en quelques jours».
Toutes ces formes de piratage ont sûrement participé objectivement à la désertion par le public des salles de cinéma. Mais ce n’est pas le seul facteur en cause. La qualité de l’accueil et la qualité technique des salles, en détérioration constante du fait que leurs propriétaires ne les rénovent pas, seraient une autre cause de cette désaffection. Les normes internationales, selon Saâd Chraïbi, stipulent que la partie accueil doit être révisée tous les cinq ans et la partie technique, au plus tard, tous les dix ans. «Au Maroc, dénonce-t-il, sur les 150 salles existantes, 120 n’ont jamais été rénovées. Elles disposent des mêmes structures techniques et d’accueil qu’il y a 40 ou 50 ans». Ce sont, pour la plupart, des cinémas de quartier, voués à une mort lente.
Casablanca, pour ne citer que cette ville, parmi ses 55 écrans actuels, en abrite encore quelques-unes qui ont fait le bonheur des cinéphiles des années 1960-70. Des salles comme «Al Kawakib», le «Scheherazad», le «Royal», le «Verdun», l’«Opéra», l’«Arc», la «Mamounia», le «Beaulieu» et d’autres encore, menacent ruine, alors que leurs loges ont accueilli des dizaines de millions de spectateurs et projeté des titres qui ont fait leur gloire. Les vieux cinéphiles casablancais se rappellent encore du Vent des Aurès, Abi Fawqa achajara, «Z», Un citoyen au-dessus de tout soupçon, Le Parrain, La Terre, La bataille d’Alger et autres Khalid Ibnou Al Oualid, Antar et Pelé le roi du football. Ces films se jouaient à guichets fermés. Il fallait jouer des coudes pour obtenir un ticket.
Une autre raison de ce gâchis est invoquée par quelques professionnels du 7e art. M. Chraïbi pointe d’un doigt accusateur les propriétaires de salles. Ils ne seraient pas de véritables professionnels. La majorité d’entre eux, répète-t-il, «ont fait fortune avec l’âge d’or des salles de cinéma pendant les années 1960-80. Une fois qu’elles ne sont plus aussi rentables, ils les larguent. Or tout l’argent qu’ils avaient gagné, au lieu d’être réinvesti dans la rénovation ou dans la création d’autres salles, va ailleurs, dans d’autres secteurs».

Les propriétaires de salles sont rarement des professionnels et réinvestissent les recettes ailleurs
Or, les professionnels de cet art, producteurs, réalisateurs, distributeurs, propriétaires de salles et même critiques de cinéma sont unanimes à soutenir que les salles ont tout à gagner à se mettre au diapason des dernières techniques du son, de l’image, de l’accueil et du confort. Les quelques salles qui se rénovent ou se créent répondent toutes à ces exigences. Le phénomène Megarama en est l’illustration parfaite. Avec ce genre de multiplexes et la variété des films qu’il propose, c’est tout le marché de la programmation qui est bouleversé au Maroc, que des mono-écrans et des salles uniques, soutient Belghiti, ne peuvent plus concurrencer. A moins, précise-t-il, de «se mettre à niveau et se réadapter.» Le même constat est dressé par Mohamed Galaoui, membre de l’Association marocaine des critiques de cinéma : «A Megarama, on propose des films de facture et d’origine différentes (action, amour, films français, américains, italiens, marocains), le spectateur, souvent jeune, n’a que l’embarras du choix et s’y trouve tout à fait à son aise.»
Les propriétaires des salles se plaignent d’un autre fardeau : le système de taxation imposé aux salles. Selon M. Belghiti, le cinéma est le seul secteur où l’on paye des taxes sur le chiffre d’affaires. Selon les recettes et les catégories de salles, la taxe peut aller, selon lui, jusqu’à 23 %. « Il n’y a jamais eu d’exonération totale, comme certains le prétendent. Le fond d’aide prélève une taxe sur les recettes des salles qui est de 10 %, la moitié va à la production du film marocain, et l’autre moitié à la rénovation. Mais avec quel argent rénover si les recettes chutent? Les salles qui procèdent à la rénovation ou nouvellement créées sont exonérées seulement de la taxe parafiscale du CCM, pendant cinq ans pour les premières, et dix ans pour les secondes». C’est justement ce système qui est qualifié d’aberrant par le vice-président de la Chambre marocaine des producteurs de films. «Les propriétaires qui ont les moyens de rénover leurs salles tous les cinq ans ne sont pas plus de 25. Ce sont ceux-là qui génèrent le maximum de recettes et qui se trouvent peu taxés. Alors que le reste des salles, quelque 130, majoritairement petites et non rénovées, générant peu de recettes, sont surtaxées. Ce système n’a fait qu’enrichir les riches et appauvrir les pauvres», dénonce M. Chraïbi.
Il reste pourtant une lueur d’espoir dans ce tableau attristant : deux programmes ont été lancés dès 2002, qui ne manqueront pas de marquer les générations futures. Celui du ministère de l’Education nationale, qui a lancé des cinés-clubs dans les lycées et celui du secrétariat à la Jeunesse et
aux Sports qui fait déjà parler de lui, visant à doter de ciné-clubs les 300 maisons de jeunes au Maroc, dont
une soixantaine sont déjà dotées des infrastructures nécessaires. «Si ce dernier programme se développe, il y a fort à parier qu’il sera d’une grande portée
pédagogique pour des centaines de milliers de jeunes marocains et leur fera
aimer le cinéma», s’enthousiasme M. Chraïbi.
Le souvenir des années 1970-80, où les ciné-clubs contribuaient à forger la culture cinématographique des jeunes n’est donc pas si loin…

Les salles traditionnelles, même rénovées, ont du mal à concurrencer les nouveaux complexes, comme le Megarama, qui disposent des dernières technologies et dont la programmation, très diversifiée, plaît au jeune public.