Du photographe de rue aux cimaises des galeries, un art s’est imposé

Jusqu’au 31 janvier, la photographie d’art sera sous les spots de plusieurs galeries de Rabat, Bab El Kébir, Mohamed El Fassi et la Découverte. L’occasion pour nous de remonter dans l’histoire de la photo au Maroc, depuis son entrée très officielle en 1901, au palais du sultan Moulay Abdelaziz, élève doué de Gabriel Veyre, jusqu’à  la photo militante, au service de diverses causes.

Tout porte à croire que la photographie d’art est définitivement sortie de l’ombre. Non seulement elle a conquis une place sur les cimaises, naguère vainement briguée, mais elle est célébrée saisonnièrement par des manifestations courues, entre autres Le mois de la photographie de Marrakech, les Rencontres photographiques d’El Jadida ou le Salon national de la photographie. Ainsi, jusqu’au 31 janvier, elle sera également à l’honneur dans plusieurs galeries de Rabat : Bab El Kébir, Mohamed El Fassi et la Découverte.

Il a fallu attendre les années 1990 pour voir percer la photo d’art
De surcroît, la qualité des photographes marocains est telle que de prestigieux magazines et revues spécialisées occidentaux se précipitent sur leurs œuvres : La Revue Noire, Géo, Sunday Times… Du reste, de nombreuses photographies se trouvent exposées dans des galeries ou des musées parisiens, londoniens, madrilènes et new-yorkais, quand elles ne font pas l’objet de publications, comme celles de Lamia Naji, vedettes de In Sight, African photographers, 1940 to the present (Musée Guggenheim, 1996) et Snap Judjments, new positions in contempory african photography (Centre international de photographie, New York, 2006). Eblouissante revanche d’un genre voué longtemps à la galère et d’un métier, né au début du siècle dernier, mais n’ayant été reconnu que sur le tard.
Ce n’est qu’à partir des années 1990 que la photographie d’art va trouver grâce aux yeux des galeristes et éditeurs. Les expositions sont encore rares, mais de bonne tenue. 1990 : Souad Gennoun, sous le thème «Architecture disparue à Casablanca». 1991 : «Orchestrations photographiques» de Nabil Mahdaoui. 1994 : l’éphémère galerie d’art Meltem révèle une jeune photographe, Lamia Naji. 1995 : «Regard sur la photographie marocaine», exposition collective concoctée par la fondation Wafabank. 1997 : «Casablanca, fragments d’imaginaires», à l’Institut français de Casablanca. Partie à une allure timide, la photographie poursuit son chemin à un rythme effréné. Actuellement, pas moins d’une quarantaine d’expositions lui sont annuellement dédiées. Ne tenant pas à être en reste, l’édition lui fait des appels du pied. C’est ainsi qu’ont vu le jour des ouvrages tels Haïk, le drapé des femmes d’Essaouira, chez Traces du présent, Boujaâd, espace et modernité (Data Press); Casablanca, fragments d’imaginaires (le Fennec) ; Maroc, médinas, médinas (Métamorphoses) ; Regards sur Azemmour (Marsam) ou 50 ans de photographies, Maradji, témoin de son époque (La Croisée des chemins)…

Moulay Abdelaziz mitraillait ses convives et courtisans du haut de sa bicyclette
Le XXe siècle venait à peine de s’élancer quand la photographie fit son apparition au Maroc. Deux personnages y contribuèrent de manière essentielle : Gabriel Veyre, opérateur distingué des établissements des Frères Lumière, à Lyon, et le sultan Moulay Abdelaziz. L’un invita l’autre à séjourner en son palais le temps de lui apprendre à se servir d’un appareil photographique. L’élève allait se révéler doué, captif et perfectible. «Il était devenu d’une rare habileté… Il ne se contentait pas, comme tant d’amateurs impériaux ou royaux, de pousser le bouton, de déclencher l’obturateur. Il voulut être à toutes les manifestations délicates du laboratoire», se réjouissait Gabriel Veyre. Jusque-là, le plaisir favori du sultan était la bicyclette. Depuis, il l’utilisait comme simple monture du haut de laquelle il mitraillait ses nombreux convives et courtisans. Ses esclaves n’échappaient pas à ce traitement, ni ses épouses, favorites et concubines, avec lesquelles il s’enfermait dans son harem pour les faire passer à la postérité.
Le peuple, lui, se montrait rétif à cette invention. Il la vouait aux gémonies, malgré l’imprimatur royal. D’abord, pour des motifs religieux, l’islam proscrivant toute forme de représentation humaine. Ensuite, par haine de ces «suppôts de Satan» qui auraient fabriqué cette diablerie aux fins de «voler leur âme aux fidèles». Ce qui explique que la majorité des Marocains ne possédaient pas de livret d’état civil. Pour ce faire, il eût fallu qu’ils se fassent tirer le portrait au préalable, acte qu’ils réprouvaient.
Advint l’exil de Mohammed Ben Youssef. Au lendemain du départ du sultan, se mirent à circuler sous le manteau ses portraits. Ils étaient systématiquement raflés. Du coup, le regard des Marocains sur la photographie changea du tout au tout. Et davantage à la suite de l’Indépendance. Les maisons se parèrent d’images du Roi entouré de sa famille, du Roi portant dans ses bras la princesse Lalla Amina encore nourrisson, des martyrs Allal Ben Abdallah et Mohamed Zerktouni, et, selon les sensibilités, des dirigeants politiques Allal Al Fassi, Thami Al Ouazzani, Fquih Basri…La photographie n’était plus une invention diabolique, elle devint un objet de fascination. Des pères, en djellaba et tarbouch, se faisaient immortaliser avec leurs enfants drapés dans les couleurs rouge et vert ; des femmes baissaient leur voile pour montrer leur minois ; des armoires à glace posaient pour une obscure postérité…

Quand la photo se fait militante de la sauvegarde du patrimoine ou de la lutte contre la pauvreté
C’est à cette époque que fleurirent les studios, dont certains, comme Douamna ou Al Bahja, à Marrakech, sont restés dans les mémoires de ceux qui les fréquentaient soit pour la nécessité d’une photo d’identité soit pour le plaisir de paraître sur fond de palmiers, de plages ou de monuments. On rencontrait aussi des photographes dans les rues, tel ce virtuose dont se souvient l’artiste Daoud Aoulad-Syad : «Gosse, les jours de fête, habillé de neuf et avec quelques sous en poche, j’allais à la place Jemaâ el Fna, à Marrakech, acheter mon portrait, acheter les souvenirs de ces belles journées. Le photographe se signalait de loin par son gros appareil juché sur un trépied. Il opérait en plein air, comme les écrivains publics, les arracheurs de dents et les tireuses de cartes, sous la lumière crue des après-midis. Pour moi, c’était un artiste». Daoud Aoulad-Syad est venu à la photographie d’art par l’admiration qu’il vouait aux photographes ambulants, Souad Guennoun par fidélité à son maître, Christian Lignon, intempérant quêteur de mémoire des salles obscures, Lamia Naji par son frère, Touhami Ennadre, propriétaire d’un studio de photographie. La plupart par des voies de traverse, mais non sans viatique. A quelques exceptions notables, tous ont reçu la formation requise, qu’ils se sont fait un devoir d’approfondir et d’affiner par des stages, des résidences d’artistes ou des cursus dans des instituts reconnus.

Avec l’Indépendance fleurirent studios et photographes ambulants
Première observation saisissante : bien qu’immergés dans une contrée baignée de couleurs, les photographes d’art jettent leur dévolu sur le noir et blanc. «Ils travaillent la lumière et les nuances très fortes du clair et de l’obscur pour mieux capter les instants du quotidien et enregistrer le passage du temps et les rythmes de la vie, la profondeur du noir confrontée à l’éclat solaire», commentent Mona Khazindar et Nicole Pontcharra dans Le Maroc en mouvement (Malika éditions, 2000).
Encore plus frappant, leur vision de l’art photographique, qu’ils mettent au service d’une cause. Souad Guennoun met à nu les rides disgracieuses des vieux immeubles casablancais, autrefois pimpants, aujourd’hui flétris par l’âge, dans l’indifférence totale des pouvoirs publics. Abderrazzak Ben Chaâbane promène son viseur à travers la ville de Chefchaouen pour en capter les humeurs vétustes. Khalid El Atlassi en fait de même pour Taza, cité florissante il y a quelques siècles, maintenant décrépite. Khalil Nemmaoui hante les ultimes vrais bistrots de Casablanca, par devoir de mémoire, tant ils sont promis à une mort fatale.
Mais ce ne sont pas seulement les comptoirs d’antan qui fascinent Khalil Nemmaoui, c’est aussi la misère morale de ceux qui s’y accoudent, causent ou rêvent. Comme lui, Nawal Slaoui s’attache à décaper le vernis des apparences, posant un regard révolté sur des ados sans avenir. Dans sa série La salle de classe, Hicham Benohoud donne à lire le désespoir d’élèves conscients de l’inutilité de l’enseignement qu’on leur dispense. Souad Guennoun et Yto Barrada fixent de leur appareil les «petites bonnes» et traquent les «incendiaires» de Tanger. Ainsi, c’est la sombre réalité qui est mise en lumière, grâce à un prisme sans spectacle, celui du noir et blanc. En tournant le dos au clinquant et à l’artifice, pour se concentrer sur ce qui fait mal, indigne ou choque, les photographes d’art remplissent leur office d’éclaireurs.