Du design marocain ? La créativité est là , mais la production peine à  décoller

Nombre d’oeuvres restent au stade de la création faute d’un accompagnement industriel et marketing.
Le métier s’organise peu à  peu avec la création d’associations et de fédérations.

Comment valoriser le design aujourd’hui ? Quelle est sa valeur ? Où en sont les droits d’auteur ? Les designers marocains exposent davantage à l’étranger que dans leur propre pays. Au Maroc, commercialiser ces nouveaux objets est un véritable casse-tête. «Je fabrique les objets moi-même, je m’occupe en effet de la création et de la commercialisation, la réalisation se fait par des artisans ou des semi-industriels», explique Khadija Kabbaj, designer. Mais commençons par le début « Pourquoi créer un nouvel objet ? Comment faire pour qu’il soit rentable, facile à utiliser, ergonomique et esthétique ?», ce sont ces questions que se pose le designer, Younes Duret, avant de se lancer dans sa mission quotidienne, celle de créer de nouvelles formes. Il suffit de se rendre à l’atelier de l’artiste à Marrakech ou de regarder sur son site internet pour découvrir les beaux objets qu’il crée. L’artiste ne lésine pas sur les matières, le temps. Ses créations sont d’une grande finesse, belles et surtout pratiques. Pourtant, il ne considère pas son travail comme une forme d’art. Il est designer et compte bien le rester. «Il y a des abus de langage et des confusions dans les définitions, considère-t-il ; le designer n’est pas un artiste. Ce dernier est totalement détaché des contraintes de la production. Par contre, le designer doit répondre à un cahier des charges, la notion de style n’est qu’un facteur minoritaire. Ce n’est que la partie visible», soutient Younes Duret qui sait bien de quoi il parle. Car même s’il est jeune, le designer a de quoi se vanter. Il a, en effet, inventé un nouveau concept de voiture pour Renault, a créé de nouvelles lunettes pour Cébé, il a également imaginé un tricycle modulable nommé Belek qui a reçu le Prix Marc Charras de la Création et de l’invention lors de la Biennale internationale de design de Saint Etienne (France). Sa célèbre bibliothèque Zelli, qui fait référence aux ornementations orientales a été récompensée par le prix Design&Design et exposée à l’Emirates Palace lors de l’Art Fair d’Abu Dhabi en 2009. Le designer affiche également sa gourmandise lorsqu’il conçoit l’assiette Zellifood et avoue avoir un penchant pour le food design. Cette année, le ministère de l’artisanat marocain a frappé à la porte de son atelier pour revaloriser la damasquinerie de la ville de Meknès. Mais malgré ces sollicitations, le designer reste insatisfait, «le métier a besoin d’industriels qui investissent dans de nouvelles créations». En effet, la discipline est capricieuse et a besoin de s’associer au secteur industriel pour vivre. Partout dans le monde, le design ne cesse de créer de nouvelles alliances avec des secteurs économiques. «Le design, c’est ce qui absorbe le plus d’argent et c’est ce qui rapporte le plus», fait remarquer Younes Duret. 
Mais avant d’arriver à une production en série, il faut passer par la création d’un prototype. Mais comment procède-t-on pour allier la fonctionnalité d’un objet et son esthétique ? «Je suis satisfaite de l’objet créé si ce dernier regroupe les points essentiels : fonctionnalité, esthétique ainsi que le petit plus qui est le clin d’œil par rapport à une culture, un humour… qui fait toute la différence», avoue Khadija Kebbaj, designer et fondatrice de l’association culturelle extramuros qui se donne pour mission le partage et la diffusion de la création artistique auprès d’un grand public. «Extra-muros intervient aussi, dit-elle, dans des quartiers défavorisés dans l’optique de sensibiliser aux différentes expressions artistiques et de former aux métiers d’art».  La sensibilité de Khadija Kabbaj se retrouve dans ses œuvres. Sa touche est facilement reconnaissable. La créatrice raconte toujours une histoire à travers un objet ou une création. «Sur mon chemin, j’ai croisé des regards, des gestes, qui m’ont marquée. J’ai rencontré des personnes avec qui j’ai échangé, j’ai appris, j’ai avancé. J’ai apprécié la démarche de l’un, aimé la générosité de l’autre. C’est pour dire qu’au-delà de l’aspect final de l’objet, son ergonomie, son esthétique, sa fonctionnalité ou ses techniques de fabrication, le design est une histoire d’hommes et de femmes de rencontres, d’échanges, d’amour, de complicité car derrière chaque objet il y a de l’humain avec son histoire et sa poésie». Les sources d’inspiration sont diverses. Un éventail de styles, de supports…des fonctionnalités multiples, du mobilier, des objets de décoration ou du quotidien, le textile… Le design transforme, déstructure, émeut, sublime, libère et éprouve surtout un besoin de décloisonnement. «Il faut sortir le design de l’artisanat sans le pervertir», consent Younes Duret.
Le monde du design ne s’interdit plus rien. Différents matériaux y sont utilisés, les supports, les matières se confondent, tout est permis dans ce nouvel «art» où l’on repousse à chaque fois les limites. Les formes les plus extravagantes épousent les objets les plus improbables. Les couleurs sont de plus en plus vives et affichent une pointe de désinvolture. Les temps classiques sont révolus, le monde du design est aussi extravagant que celui de la mode. Cette fièvre, cette folie des formes, ce dépassement des limites de la matière est le propre de cette nouvelle discipline qui séduit de plus en plus de jeunes. A l’école des beaux-arts, les cours de design sont des plus appréciés.

De l’artisanat au glamour

Dans ce monde du chic et du raffinement, Khadija Kabbaj ose fabriquer des tables comme des réminiscences. «Ce qui me passionne c’est l’expérimentation de nouveaux matériaux. Le travail du jonc par exemple, qui en principe est un matériau pauvre, m’inspire pour la réalisation d’objets qui trouveraient place dans un intérieur chic. L’alliance de matériaux m’intéresse aussi, le bois et l’aluminium…». Une autre femme a osé créer et défier les lois de l’attractivité. Il s’agit d’Amina Agueznay, l’architecte de formation a créé une ligne de bijoux lumineux qui semblent flotter dans l’air. Mais il ne suffit pas de créer, encore faut-il produire en série.
De ceux qui ont réussi à avoir des partenaires et à passer à l’échelle industrielle, Hicham Lahlou. En quelques années seulement, le designer est devenu une référence dans le monde du design et les plus grandes marques le sollicitent. Son narguilé Disco Pipe pour la marque de luxe française Airdiem a été lancé en avril dernier à Via Tortona à la Milan Design Week, en Italie. Il a été exposé à la Brigitte Bardot Party, à Monza en Italie, et dernièrement au Palace Prince de Galles à Paris, et à Atlantis Palace à Dubai. La baignoire Aquamar qu’il a créée pour la marque belge Aquamass a été lancée lors du Salon Maison et Objets en septembre 2010 ou encore les nouveaux abribus de la ville de Rabat… Il a également dessiné la montre L2 pour homme de la marque horlogère française Lip. Ces heureuses associations ont non seulement permis au créateur de commercialiser ses œuvres mais il se fait également aujourd’hui défenseur du design au Maroc. «Au Maroc, il n’y a pas d’éditeurs qui s’occupent de la promotion et de la diffusion des créations. Il n’y a pas non plus de galeries spécialisées en design qui seraient en charge de présenter et faire connaître les travaux des créateurs», s’indigne Khadija Kabbaj. 
Mais peut-on espérer, avec la naissance de la toute nouvelle Fédération marocaine du design et du design industriel (Femade), une meilleure organisation du métier ? Hicham Lahlou qui en est le président et le fondateur s’est associé à des professionnels de l’industrie, de l’innovation, des nouvelles technologies, du marketing, des PME, PMI, et des entreprises «utilisant ou ayant besoin d’utiliser le large éventail qu’offre le design produit, le design du packaging, le design graphique, le design d’espace, le design interactif, le design de service, le design textile, le design de territoire, le design urbain», indique Lahlou. Et d’affirmer : «J’ai jugé primordial que cette fédération soit à la CGEM dans un premier temps. Pour que le design touche le cœur des entreprises. Avoir fait rentrer le design au patronat peut paraître un acte anodin mais, au contraire, c’est un acte fondateur et historique, qui dévoile beaucoup de choses sur les possibilités qu’offre notre pays en termes de développement et d’ouverture». Le métier s’organise de plus en plus. De son côté, le designer Réda Bouamrani, qui a créé l’association «Designers du Maroc», assure  que «les compétences existent réellement au Maroc. Il y a, ici, cet “esprit créatif marocain” empreint de nos couleurs et de notre culture, baigné d’un artisanat exceptionnel qui s’exerce autour de toutes ces matières nobles».