Dounia Benslimane : «Une bonne politique culturelle considère la culture comme un droit et un facteur de développement»

Dounia Benslimane fait partie des rares militants qui se battent pour une culture et une création libres, dans un Maroc souvent en proie à  ses démons rétrogrades et qui sacrifie volontiers les budgets culturels.

Quand et comment avez-vous décidé de devenir une «activiste culturelle» ?

En 2008, j’ai fait un certain nombre de rencontres qui m’ont permis de découvrir l’existence de l’association Casamémoire. Je pense que c’est mon adhésion qui a tout déclenché. Les rencontres se sont succédé et j’ai découvert un monde de militantisme culturel que je ne connaissais pas du tout mais qui m’a tout de suite séduite. Je suis plutôt novice en matière d’activisme culturel (sourire).

Comment faites-vous pour jongler entre tant d’activités (Fondation des arts vivants, association Racines, Casamémoire, etc.) sans vous arracher les cheveux ?

J’arrache juste ceux qui deviennent blancs ! Plus sérieusement, je ne sais pas comment je fais. Chaque activité est importante pour moi. Casamémoire est mon premier amour si on peut dire. Racines est le fruit d’un travail passionnant et passionné tourné vers l’Afrique. Et puis, la Fondation des arts vivants représente ma première expérience professionnelle en tant qu’acteur culturel. Et évidemment, il y a d’autres choses (sourire).

Lâcher votre carrière dans l’industrie pharmaceutique pour vous lancer dans la culture, ça n’a pas été une décision trop dure à prendre ?

Si, un peu en réalité. Mais heureusement, les choses ont suivi leur cours tranquillement. J’ai d’abord observé pendant quelques années pour apprendre et m’imprégner de cet environnement. L’envie d’en faire partie à titre professionnel est venue progressivement. Puis l’occasion s’est présentée et je l’ai saisie. Je dois beaucoup apprendre encore mais j’ai eu la chance d’avoir un excellent coach ! Et puis j’ai eu la chance d’avoir autour de moi des personnes qui m’ont encouragée et fait confiance. Par ailleurs, travailler dans la culture aujourd’hui est toujours considéré comme une aventure sans garanties, financièrement j’entends. Sans compter que pour la majorité des gens, les métiers de la culture ne sont pas vraiment des métiers : c’est un hobby quoi ! Autour de moi, les gens ont poussé des «oh» et des «ah» d’étonnement de savoir que je quittais le nid douillet de l’entreprise privée et du salariat pour la culture… Sans regrets !

Quelle serait, pour vous, la politique culturelle rêvée ?

Une politique qui considère la culture comme un droit, au même titre que le reste des Droits Humains et qui en fait un facteur de développement social, humain et économique. Une politique qui intègre l’école dans sa vision et sa stratégie afin d’offrir un tremplin pour les artistes de demain mais surtout pour préparer les futurs «clients» de la culture mais aussi produire des citoyens éclairés, capables de choisir, d’élire leurs représentants et de vivre en harmonie avec eux-mêmes.

Trouvez-vous que le Maroc organise «trop» de festivals ?

Le problème n’est pas tant d’avoir trop de festivals. Le problème c’est d’avoir des festivals sans vision stratégique ni politique de proximité, notamment envers les publics. Je ne suis pas experte mais cela devrait faire partie de toute direction artistique qui se respecte. Sinon, on fait de l’animation.  

Etes-vous de ceux qui considèrent qu’une politique culturelle de proximité serait meilleure, plus utile ?

Une politique de proximité permet d’apporter la culture tout au long de l’année à des personnes qui n’y ont pas forcément accès. Il ne s’agit pas de concentrer les activités culturelles pendant une saison, ce qui est le cas des festivals marocains aujourd’hui. Sans compter que nous avons un grand besoin d’avoir, dans les quartiers, des infrastructures culturelles de qualité (bibliothèques, maisons de la culture, salle de spectacle…). Il s’agit d’une proximité dans le temps et dans l’espace pour permettre la «ritualisation» de la culture, pour reprendre une expression chère à Driss Ksikes.

Décrivez-moi votre travail au sein de la fondation des arts vivants…

A la Fondation des arts vivants, depuis sa création en 2004, nous travaillons sur 3 principaux axes : la formation des amateurs aux arts vivants par le biais d’ateliers animés par des professionnels et pour tous les âges (théâtre, cirque, danse mais aussi arts plastiques), l’organisation annuelle d’un festival de théâtre, alternant une édition nationale «Allons au théâtre» et une édition internationale «Théâtre et Cultures» et enfin, la production ou la coproduction de pièces de théâtre (quatre à ce jour). Nous essayons également de développer des projets en ligne avec nos objectifs comme cela a été le cas de «Tous en scène» qui a consisté pendant 12 mois à former des travailleurs sociaux dans le quartier Sidi Bernoussi à Casablanca aux techniques théâtrales. Pour résumer, il y a un travail tout au long de l’année, qui consiste à gérer les affaires courantes administratives de l’association. Puis il y a le travail concentré pendant quelques mois précédant le festival et qui consiste à organiser l’évènement. Et enfin, un travail de recherche et de développement d’autres projets culturels et de partenariats.

Que pensez-vous de l’état de la culture au Maroc ?

Il suffit de rappeler que notre pays n’a pas de politique culturelle pour comprendre la gravité de la situation. Quand on pense que nous n’avons aucune idée de la situation exacte du secteur culturel en termes de structures de formation, de création et de diffusion ! La liste des défaillances est très longue.

Quelles mesures pourrait-on prendre pour améliorer les choses à court, moyen terme ? Si ministère et professionnels décidaient de se retrousser les manches et d’amorcer rapidement des choses concrètes, quelles seraient-elles ?

Il n’y a pas de mystère en ce qui me concerne. Si la volonté, politique notamment, y est, il faut que le Maroc se dote d’une politique culturelle claire et précise avec un plan d’action pour sa mise en application prenant en compte les autres secteurs, de manière transversale : éducation essentiellement mais aussi tourisme, jeunesse, artisanat…

Vous vous battez aussi pour que les créateurs puissent enfin jouir pleinement de leurs droits d’auteur. Où en est ce combat ?    

L’association Racines, en tant que société civile, continue de jouer son rôle de lobbying, de veille, de plaidoyer, de sensibilisation et de conseil auprès des artistes qui d’ailleurs sont en train d’organiser leur action. Nous sommes encore en cours de négociation et de discussion avec le BMDA afin qu’il joue pleinement son rôle. En ce qui nous concerne, les droits d’auteurs font partie des éléments qui garantissent la mise en place d’une industrie créative pérenne et rentable pour les artistes. Sans eux, la chaîne de création est rompue. Et nous militons pour qu’elle ne le soit pas.