De Remitti à  Khaled, un siècle de raï

Avec la disparition de Cheikha Remitti, le raï traditionnel a fait son temps, pendant que le pop-raï, incarné par une génération de «chebs», ne cesse de prospérer, perpétuant un genre plus que centenaire. Si le mérite du premier est d’avoir bravé les tabous, et de quelle manière !, celui du second est d’avoir su se couler dans la musique universelle. Retour sur une épopée musicale.

A la clôture du Festival Gnaoua et musiques du monde, le 25 juin, pas moins de 200 000 spectateurs ont bravé la canicule pour se repaître des arabesques électro-rock-raï de Rachid Taha ; la scène Sidi Bernoussi s’est révélée trop étriquée pour contenir les flots humains s’y déversant dans l’espoir d’assister au concert de Khaled ouvrant la 2e édition du Festival de Casablanca, samedi 15 juillet ; le lendemain, à Agadir, la place Al Amal et les terrasses des cafés avoisinants étaient bondées, à l’occasion du concert de Cheb Mami, offert par Timitar en guise de friandise. On croyait avoir tout vu, tout entendu sur le raï, erreur ! Ce genre muscial, dont certains disent qu’il se mord la queue, exerce toujours une séduction insolente sur les gens. Et ce n’est pas Jamal, jeune vendeur de cassettes et de CD, à Casablanca, qui le démentira : «C’est le raï que je mets bien en vue dans ma vitrine. Parce qu’il est très demandé, surtout par les jeunes. Au top des ventes figurent, bien sûr, Khaled, Mami et Faudel. Mais, depuis peu, il y a aussi un intérêt marqué pour les anciens tels Bellemou et Remitti».

Une musique née dans le milieu rural et dont ont longtemps résonné les bordels
Cette fascination ne date pas d’hier, elle remonte au début du siècle dernier, lorsque le raï est apparu. A l’aube du XXe siècle, les faubourgs oranais vibrent au rythme du malhoun, poésie chantée par les cheikhs (maîtres) dans un style bédouin, c’est-à-dire accompagné du guellal (percussion orientale) et de la gasba (flûte de roseau). Certains, qui ne sont pas des maîtres reconnus, mais plutôt des bergers itinérants ou des chanteuses des maisons de tolérance et autres lieux de «perdition», se prennent à greffer au répertoire du malhoun des morceaux de leur cru. La sauce prend si bien qu’elle devient un genre à part entière, baptisé «raï», terme polysémique signifiant à la fois opinion, sagesse, destin et arbitraire. Laquelle des significations retenir ? A coup sûr, celle d’«opinion», en considération de l’habitude des chanteurs de raï d’émettre leur point de vue sur la politique (contre le colonialisme français, alors) et sur les tabous sociaux, tels le sexe ou l’alcool.

Remitti, la «mamie indigne» du raï, fait exploser les ondes
En heurtant frontalement les interdits, le raï traîne, dès ses débuts, une odeur de soufre qui indispose les gardiens du temple moral, d’autant que ses servants ne sont pas des enfants de chœur, du moins aux yeux des «honnêtes gens». Ainsi, Sid Ahmed, chanteur homosexuel, animant les mariages parmi les assemblées de femmes, ou Remitti l’errante (disparue le 15 mai dernier, à 83 ans et 7 jours), qui dort la nuit dans les marabouts, porte diadème et boit de la bière. Par son incomparable aura, à la mesure de sa vie tumultueuse, la «mamie craquante» reste dans les annales comme la figure emblématique du raï traditionnel, dont elle incarne délicieusement le trouble.

C’est à la suite d’un deuil inconsolable que démarre la carrière mouvementée de la diva du raï. Son épouse et son fils sont foudroyés par le typhus qui ravage la région de Sidi Bel Abbès. Elle a alors vingt ans et des lendemains incertains. Voyageuse sans but, avec pour seuls viatiques la douleur et la souffrance, elle se saoule de vin, de mots et de chants. La mort l’habite, elle chante la vie sous ses séduisants aspects. Lors des mariages, dans les cantinas ou parmi les cercles intimes, elle se fait le chantre de la volupté, du plaisir débridé, de la sensualité effrénée. Ses chansons sont des métaphores d’orgies sexuelles où les corps, désencombrés de leurs corsets sociaux, exultent sans retenue. Flanquée de ses flûtistes et de ses «guellalistes», la Remitti, avec des mots d’une savoureuse crudité, invite le puceau à butiner ses charmes : Touche mami touche ; incite la vierge à sacrifier sa fleur : Charrag, gattae ; ridiculise les barbons «à la salive répugnante», friands de chair fraîche ; s’extasie devant les tourtereaux : ghadin fi la plage oui dirou fi l’amour. Remitti est adulée par les amants de la vie, honnie de ses fossoyeurs, célèbre chez les uns et les autres.

La vague pop-raï rejette la mamie «indigne» sur les sables de l’oubli. Dans le dessein de s’en ébrouer, elle pose ses pénates en France. Las ! ce ne sont que galères sans fin, dont elle se distrait à coup de nuits imbibées et d’amourettes sans lendemain. En 1994, miracle ! on se souvient enfin de la pétulante chanteuse qu’elle fut : deux concerts inoubliables à l’Institut du monde arabe ; une compilation («Le meilleur de Cheikha Remitti») ; la réédition d’un concert Aux sources du raï, puis un album où elle se montre au meilleur de sa forme sulfureuse : Nouar. C’est le commencement d’une renaissance, qu’elle assume superbement, glorieusement, jusqu’à ce que la faucheuse vienne accomplir son œuvre funeste.
Jusqu’à l’indépendance algérienne, le raï traditionnel, porté haut par Cheikha Remitti, est demeuré inaltérable, aussi bien au plan thématique (éloge de la jouissance, appel à la transgression des interdits sociaux, exaltation du nationalisme…) qu’au plan instrumental (guellal, guesba, derbouka et bendir). Mais bientôt, ceux-ci devront faire bon ménage ou périr avec de nouveaux instruments (violon, accordéon, luth, guitare acoustique).
Mohamed Zargui introduit la guitare électrique, Messaoud Bellemou se défait de la vénérable gasba en faveur de la trompette. La voie vers le pop-raï est ainsi ouverte, dans laquelle vont s’engouffrer, des années plus tard, des jeunes loups qui, pour se démarquer des anciens, se font appeler «chebs», ou «chabbas» au lieu de «cheikhs» et «cheikhas».

Et la vague du pop-raï de déferler sur les ondes et cathodes françaises
A la fin des années 1970, l’addition de la guitare électrique, de l’accordéon, des synthétiseurs et de la batterie aux flûtes de roseau de la tradition paysanne impose une identité moderne au raï. La génération des chebs reprend à son compte les attitudes de provocation du rock occidental et recueille l’adhésion d’une jeunesse en mal de racines en France, en attente de liberté en Algérie. Chebs (Khaled, Kader, Sahraoui, puis Hasni, Hasno, Malik) et chebbas (Fadela, Djenia, Zahouania) enregistrent des cassettes à tour de bras, nourrissant ainsi à parts égales les échoppes de Barbès et d’Oran. Tous explosent, en 1985, à l’occasion du premier Festival raï d’Oran, puis sont révélés au grand public français, quand la Maison de la culture de Bobigny et la Grande Halle de la Villette invitent les jeunes chanteurs algériens. Certains d’entre eux choisissent de se fixer en France. Non à tort. Ils sont tenus sous haute surveillance par les autorités de leur pays, qui les accusent d’«embrouilles»: histoires d’amour bancales, drogues douces, refus du service militaire, vie dissipée.

L’arrivée du Front islamique du salut (FIS) au premier plan de la vie politique algérienne, en 1990, complique leur tâche. Terrorisme et spectre de la charia aidant, les concerts sont devenus impossibles, et la vie des jeunes chanteurs est menacée de mort. D’ailleurs, Cheb Hasni est assassiné le 30 septembre 1994, trois jours après l’enlèvement du chanteur kabyle Matoub Lounes.

De ce nouveau raï, Khaled est l’étoile incontestée. Depuis le récital donné à New-York en juillet 1991, à l’occasion de l’Independence Day, sa carrière a évolué à pas de géant : concert-fleuve au Caire, succès en Inde, musique de film (Un, deux, trois soleil de Bertrand Blier, Journal intime de Nanni Moretti). Le raï de Khaled est devenu un signe des capacités inventives de la France multicolore, en même temps qu’il lui apporte ce «parfum oriental» symbole d’intégration. Didi fut un tube qui propulsa l’ancien cheb au premier rang des hit-parades et permit l’entrée de la musique maghrébine sur les radios généralistes et FM, jusque-là retenues par une intense frilosité à l’égard de l’expression dite arabophone. Mohamed Khélifati, alias Cheb Mami, a tout lieu de s’enorgueillir d’être le premier chanteur de la nouvelle vague à s’installer, dès 1985, en France. Pour s’y imposer très vite, grâce à la sensualité de ses orchestrations et à sa voix incomparable. En 1986, il a droit à l’honneur de l’Olympia. Après les albums Saïda ou Meli meli, conçus dans l’esprit du raï, il change son fusil d’épaule, en accolant folklore et rap, dance, flamenco et reggae, et en invitant à sa table des musiciens de multiples horizons : Imothep, K-Mel, Idir, Sting ou le groupe reggae Aswad…

Khaled et Mami sont les pionniers du nouveau raï, marqué essentiellement par son imprégnation des styles rock, pop, funk, reggae et disco, et sa thématique «soft», privilégiant la romance. Le raï traditionnel, tout en libertinage et fronde contre les normes établies, appartient désormais à la mémoire. Son plus beau fleuron, Cheikha Remitti, n’étant plus là pour en entretenir le feu. Hada raïkoum !.