Dans les coulisses du doublage en darija des telenovelas mexicaines

C’est en 2007 que la première société spécialisée dans le doublage des films s’est installée au Maroc. Doubler un feuilleton mexicain mobilise 50 comédiens, cinq ingénieurs du son et trois traducteurs.
Le doublage en darija implique plusieurs contraintes, on traduit le sens pas les mots littéralement.

On ne les voit pas. On les entend seulement. Ce  sont pourtant des comédiens qui passent tous les jours à la télévision. Sur leur voix on ne peut pas mettre de visage… Ce sont bien sûr les doubleurs de films. Le métier du doublage existe depuis les débuts du cinéma parlant mais reste mal connu. Le doubleur est avant tout un comédien qui joue sans public sans être applaudi, il joue dans un studio derrière un autre visage, un autre acteur, s’imprègne de ses gestes…. De ce métier, on connaît peu de choses, sinon ces quelques contraintes. D’autant plus qu’au Maroc,  l’industrie du doublage est très récente. En effet, c’est en 2007 que l’on a vu s’implanter la première société spécialisée en la matière. «Sur le modèle économique des centres d’appel, à partir du Maroc, on offre, une voix, un service. Nous sommes dans la même optique mais dans l’audiovisuel avec une offre à 40% moins cher qu’en Europe pour la même qualité de service», explique Jérôme Boukobza, directeur associé à Plug in, société spécialisée dans le doublage. C’est ici, à Casablanca, que les soaps mexicains (télénovelas) tel Anna et Ayna Abi, qui ont réalisé les plus forts taux d’audience sur la chaîne 2M au cours de l’année 2009 (des pics respectifs de 54% et 59%), ont été doublés en français et, depuis quelques mois, en darija. Bien sûr, il y a les défenseurs du doublage et ses adversaires comme cela a soulevé des débats partout dans le monde. Chacun a son avis sur la question et il ne s’agit pas de relancer la polémique. Mais s’il est un aspect qui rassemble tout le monde, c’est celui de la réussite technique. Un doublage bien fait, une synchronisation parfaite, on se laisserait facilement berner. «A Plug in, on est très consciencieux, on fait répéter jusqu’à trouver la bonne formule», témoigne Eric Cuvelier, comédien, doubleur.

Histoire d’un nouveau métier

La bonne formule c’est celle qui permet au spectateur de s’oublier devant son écran et de ne plus faire attention à la lecture labiale. Pour atteindre ce résultat, il a fallu passer par plusieurs étapes…
«Nous avons créé un métier qui n’existait pas avant. Au départ,  nous n’avions que 2 studios, nous en sommes à 12 aujourd’hui. Nous avons formé techniciens, ingénieurs de son et comédiens, ce n’était pas facile. Mais nous avons fait du chemin depuis. Dans les 12 studios, ils sont tous Marocains !». Chez Plug in, on travaille à la chaîne, le planning des studios est très serré, on travaille comme dans une fourmilière, le moindre écart coûte de l’argent, le retard n’est pas admis. Car tous les jours, de ces studios, sort un épisode d’une série prêt à la diffusion. Pour faire face à une demande de plus en plus importante, l’équipe s’est agrandie. «Une série fait travailler une quinzaine de comédiens qui tiennent les rôles principaux, 20 à 30 rôles secondaires, 5 ingénieurs du son et 3 traducteurs», indique M. Boukobza.
Mais allons voir de plus près ce qui se passe un peu dans ces studios. D’abord, comment travaille le doubleur, isolé dans sa cabine ? Contrairement à ce qui se fait sur un plateau de tournage où les comédiens sont dirigés par toute une équipe (composée de réalisateur, metteur en scène, scriptes…), dans le métier de doubleur c’est un peu le technicien qui met en scène une voix. Sans complicité de ces deux-là, il n’y a pas de doublage. De l’autre côté de la cabine, le spécialiste du son s’occupe de la synchronisation, il dirige suivant le flux vocal, le nombre de mots, les syllabes, parfois un mot coupé en deux. Il faut refaire, relire, parfois même réécrire…

Huit dirhams par réplique mais souvent il faut répéter plusieurs fois

Le doublage prend un temps fou et les secrets de fabrication se passent dans l’intimité d’un studio sophistiqué. Une fois les dialogues engagés, il faut suivre le rythme d’un autre acteur, épouser ses colères, son tempérament…, c’est un double jeu où il faut à la fois être en phase avec le comédien et le personnage qu’il incarne. Eric Cuvelier connaît bien le métier, il le pratique depuis plusieurs années déjà. «C’est un travail d’équilibriste», fait-il observer. Et d’expliquer : «Je suis plus visuel que littéraire. Lire m’inspire très peu. Je fais du visionnage à la scène pour suivre l’évolution du personnage. Quand on travaille sur des séries très longues, on finit par être habité par ce même personnage. C’est harassant par moment, on ne tire que sur l’émotionnel. C’est épuisant. On apprend à reproduire l’ambiance donnée par la scène, par le personnage. On marche au son, on suit le comédien, on l’écoute et on parle, on le connaît…». Une complicité donc s’installe entre deux personnes qui ne se sont jamais rencontrées, c’est aussi cela la magie de l’image, du  cinéma et de la télévision. Toutefois, pour les uns, il y a les paillettes et la gloire et, pour les autres, il y a l’anonymat.
Saïd Oukadar, lui, aime ce métier et ne lui trouve aucune contrainte. «Ça me convient, dit-il, j’ai fait mon deuil du cinéma». Pour ce père de famille, ce boulot apporte un petit confort matériel qui lui permet d’arrondir ses fins de mois. Car, pour ce qui est de la rémunération, c’est le rythme du comédien qui la définit :  ceux qui vont plus vite, gagnent forcément plus. «J’arrive à faire 300 répliques en une matinée», dit fièrement Eric Cuvelier. D’autres font beaucoup moins. «La rémunération pour les séries coûte 8 DH par réplique. Pour les longs métrages, c’est plus payant, c’est carrément le double», renseigne Boukobza. En clair, pour une voix principale et pour un travail à mi-temps, cela peut rapporter entre 7 000 et 8 000 DH, mensuellement.   
Mais avant que les comédiens ne se mettent au travail, il y a tout un corps de métiers qui intervient, celui du traducteur-adaptateur. Car c’est tout d’abord un travail d’écriture, de traduction au départ.

La langue, un obstacle infranchissable ?

Armés de vidéos, de scripts, les traducteurs entament une première écriture. Mais les dialoguistes ont plusieurs sortes de contraintes. Il s’agit d’abord d’effectuer une transposition linguistique comportant diverses implications : le passage d’une structure linguistique à une autre, le passage d’un code oral à un code écrit ainsi que celui d’une culture à une autre. L’objectif n’étant pas les mots, mais un contenu. La traduction en vue du doublage souffre de décalage. Le dialoguiste doit tenir compte du nombre des syllabes, de la place des labiales, des dentales et des sifflantes beaucoup plus que du sens. Le sens est donné en gros. Une fois ces obstacles dépassés, il faut revoir la longueur des phrases, et il faut aussi que le texte corresponde aux images…
L’expérience toute récente des soaps mexicains (et depuis peu indiens), doublés en darija, a mis le doigt là où ça fait mal : la langue. Celle qu’on parle tous les jours mais qu’on a du mal à entendre à la télévision. Les détracteurs du doublage semblent oublier, par contre, un argument de taille. Il faudrait imaginer un seul instant la gêne qu’éprouvent certaines personnes à suivre un film ou un feuilleton dans une langue qu’ils ne comprennent pas. La brèche linguistique une fois ouverte a fait couler beaucoup d’encre. «Trouver une darija qui rassemble, comprise par tout le monde. Nous avons réussi à trouver quelque chose d’assez neutre pour que les gens puissent regarder ça en famille sans être choqués», poursuit M.Boukobza. Avant de trouver les mots qui rassemblent et la formule consensuelle, il a fallu écouter, réécrire, produire des épisodes témoins…
Plug in et 2M se sont associés à cet effet, pourvu que d’autres suivent pour améliorer les choses.