Dans le jardin secret de Yamou

La collection Moroccan Art Books s’enrichit de deux nouveaux tomes ! Les artistes Abderrahim Yamou et Hassan Bourkia emboîtent le pas à  Mahi Binebine, à  qui on avait consacré la première des quarante monographies en préparation. Plongée dans celle de Yamou, gorgée de bonheur et de chlorophylle.

Faites-moi plaisir. Offrez ce bouquin à votre enfant, neveu, petit cousin ou voisin. À un gamin, pour faire court. Mais un grand gamin quand même, qui a déjà fait ses dents, achevé de déchiqueter un tome de Dora l’exploratrice. Qui ne bave plus sur les livres mais devant les livres, si vous voyez ce que je veux dire. Ensuite, planquez-vous quelque part et contemplez ce môme pendant qu’il fixe l’objet de ses petits yeux curieux puis de ses grands yeux ébahis ; pendant qu’il le palpe timidement, qu’il en déploie les larges pans, pleins d’herbiers, de feuillages et de fleurs.

Le voyez-vous entrer, se fondre dans cet ouvrage épais et luxuriant comme une forêt ? Le voyez-vous s’abstraire du réel, plonger dans le rêve, ériger une immense porte entre lui et la platitude -ou l’ingratitude- du quotidien ? Maintenant, fermez cette porte. Vaquez à vos occupations, laissez cet enfant butiner tranquillement dans son nouveau jardin secret. Mes félicitations, au passage : par ce petit cadeau, vous venez de présenter Yamou à votre marmot, peut-être même de lancer sa future carrière de peintre, de collectionneur ou, sait-on jamais, de conservateur (du fameux musée d’art contemporain, s’il sort un jour des cartons, ne désespérons pas).

Bon, c’est vrai que pour l’instant, le môme ne comprend pas un traître mot de ce que racontent les textes à côté des tableaux de Yamou. Ce passage-là surtout, signé Edmond Amran El Maleh : «Regardez ces espaces embrasés de terre rouge, cette terre présente par elle-même, travaillée, soulevée par la puissance, la violence de son feu intérieur, craquelée, disloquée, traversée d’ombres de la nuit, marquée de traits rageurs, semée de lettres brisées, telle une parole étranglée qui vient buter, donner de la tête contre le bois, la tôle du silence, du refus ou du rejet, regardez et dites-vous bien que ce n’est pas un truc, ni un artifice, une mode passagère, mais un poème cosmique». Le gamin a dû le lire vingt fois, cet extrait, et vingt fois le trouver beau mais un peu bizarre, avant de se tourner vers vous, le sourcil froncé : «Quoi ? Mais qu’est-ce que ça veut dire ? Qui est ce monsieur ? Et pourquoi écrit-il des choses aussi compliquées ?»
Vous lui dites de prendre son mal en patience. À quatorze ou quinze ans, lorsqu’il replongera son nez dans son beau livre, tout lui paraîtra tout d’un coup beaucoup plus clair. En attendant, vous lui répétez qu’il faut suivre religieusement ce conseil de Paul Klee : «Regarder avant toute chose, regarder physiquement, toucher de l’œil. Le silence ! Il faut le silence, l’absence de bruit parasite».

Là, au milieu de cette sérénité retrouvée, peut-être percevra-t-il le chuchotement des feuillages entrelacés des Arbres voyageurs, le hululement du vent entre les branches de l’Arbre blanc, le bruit délicat des Chutes de graines dans les ruisseaux. Vous, pendant ce temps, vous vous demanderez si Yamou ne se prend pas un peu pour Dieu, si, à coups de fresques verdoyantes, il ne le défie pas en quelque sorte, avant de vous raviser. Peut-être tout cela n’est-il qu’un vaste et vert hommage au créateur après tout. Quoi qu’il en soit, vous êtes furieusement d’accord avec Bérénice Geoffroy-Schneiter, quand cette historienne de l’art soutient qu’«il y a de l’apprenti botaniste chez le peintre Yamou. Son pinceau se fait démiurge, engendrant des univers en apesanteur, des paysages oniriques et somptueux traversés de pollens en folie et de germinations».