Dans «Le Regard», Lakhmari traque la mauvaise conscience

«Le Regard», premier long métrage de Nour-Eddine Lakhmari, sera sur les écrans marocains
le 30 mars, après la Norvège, le 6 mars, puis la France. Il aura fallu quatre années de bagarre pour son financement. En attendant la consécration de cette œuvre puissante par le public,
c’est là une belle victoire de l’engagement et du talent.

Le13 janvier, au soir. Nous sommes à une heure de la projection en avant-première du film Le Regard, et déjà les salons du Megarama sont assaillis par une foule aussi bigarrée qu’imposante. Et qui en impose apparemment à Nour-Eddine Lakhmari, qui n’en mène pas large. Le fond de l’air est frais mais lui transpire abondamment dans son costume seyant. Il passe d’un groupe à l’autre, embrasse à tour de bras, amuse la galerie, manière de tromper un trac particulièrement oppressant. Le Regard passera-t-il la rampe ?

La longue marche de Lakhmari a commencé en 1999
L’aventure commence au printemps 1999, lorsque Nour-Eddine Lakhmari, brillant réalisateur de courts métrages, écrit une dizaine de pages qui contiennent déjà la matière du Regard. Une longue marche commence. Il ne faudra pas moins de quatre années d’obstination, de multiples versions du scénario, la défection d’une star française, le refus d’une vedette féminine, l’accord enthousiaste de cinq grands acteurs marocains, l’aide du Fonds de soutien, un accident paralysant, la traîtrise de quelques financiers et le courage d’une société de production norvégienne, pour permettre la réalisation de ce projet. Mais par-dessus tout, ce film témoigne de l’engagement d’un auteur pour qui l’œuvre à accomplir est devenue une question de survie tant il y a investi de choses personnelles.
D’ordinaire, on ne dit rien au Maroc des négociations qui président à la mise en œuvre d’un film. Les contrats se signent dans le plus grand secret et on ne connaît pas plus les cachets des acteurs que les souffrances et les humiliations par lesquelles doivent passer les réalisateurs. Pour une fois, un auteur accepte de dire, sans rien dissimuler, la course d’obstacles que représente l’accession à la mise en scène de longs métrages, en même temps qu’il confesse comment, à un moment de sa vie, la création lui est apparue comme une évidence. Ou une fatalité.
Nour-Eddine Lakhmari a quarante ans, ce qui n’est pas jeune pour devenir cinéaste à part entière. Il faut dire que les voies du septième art étant impénétrables, il y est parvenu par des chemins de traverse. Rien ne l’y prédisposait, sinon un penchant immodéré pour la rêverie solitaire, assouvie face à la mer infinie qui borde son Safi natal.
Bac en poche, le jeune Nour-Eddine Lakhmari met les voiles à destination de Paris. Là, il s’embarque dans des études de pharmacie. Un quiproquo d’apothicaire, disait-on dans l’ancien temps. Il découvre très vite que potions, philtres et élixirs ne sont pas sa tasse de thé. A quoi bon forcer sa nature ? Plutôt en suivre la pente. Laquelle, en l’occurrence, ne mène nulle part, c’est ce dont se persuade Lakhmari. Bon à rien, se flagelle-t-il, sinon à tisser et à raconter des histoires. Les cinéastes ne sont-ils pas avant tout des conteurs? Alors, il deviendra cinéaste. Et comme il y a un bon dieu pour les doux rêveurs, il tombe, par inadvertance, sur une jolie norvégienne. Elle tombe dans ses bras, s’y trouve tellement bien qu’elle l’emmène en Norvège pour lui faire partager les joies du froid.
Le froid a sur Lakhmari un effet inattendu : il réchauffe son ardeur au lieu de la réfrigérer. Le fainéant impénitent se mue en bourreau de travail, ne dédaignant aucun boulot, prenant sur son temps de sommeil, se décarcassant de jour comme de nuit. Dans un but unique : réunir la somme nécessaire à la réalisation d’un film en 9 mm. Fruit de la peine : Le Combat silencieux qui, présenté lors d’un festival de vidéo, charme le jury. Premier prix. Premières lueurs dans une carrière ensoleillée d’un déluge de récompenses.

Ses dons ne lui suffisent pas, il s’inscrit à l’école de cinéma d’Oslo
Quelque temps après, Nour-Eddine Lakhmari remet le couvert, avec un autre court, au fil duquel il règle ses comptes avec la mort, coupable d’avoir fauché son grand-père qui le gavait de friandises. Un appel à la mort rafle trophées et lauriers. Pour autant, le cinéaste «en herbe» ne s’enivre pas de sa gloire naissante. Lucide, il sait pertinemment que le don, à lui seul, ne suffit pas. Il importe qu’il soit conforté par la maîtrise. Celle-ci s’acquiert sur les bancs des écoles. C’est ainsi qu’il s’inscrit à l’école de cinéma d’Oslo. Il en sort un an plus tard fort édifié. «Un professeur nous disait que si on parvenait à exprimer mille mots en une seule image, c’est qu’on était un bon cinéaste».
Leçon retenue et méticuleusement appliquée dans quatre courts métrages composés coup sur coup : Brèves notes (1995) ; Né sans skis aux pieds (1996); le Livreur de journaux (1997); Le Dernier spectacle (1998). Autant de joyaux fascinants. Nour-Eddine Lakhmari est un orfèvre du court. Mais il ne veut pas s’y encroûter. Il entend sauter le pas, s’essayer au long métrage, mais sans faire le grand écart. C’est pourquoi il tisse auparavant un moyen métrage qui exalte la fraternité des marginaux. Dans les griffes de la nuit (2000) est une pure merveille.
Avec Le Regard, Nour-Eddine Lakhmari tient enfin le sujet qui réunit toutes les obsessions ; l’insondable désespérance de l’être humain, sa solitude viscérale, son attrait pour le mal, sa mauvaise conscience. Le sujet : ayant atteint les rivages de la maturité, Albert Thueis, un photographe parisien de première grandeur, s’apprête à concocter une exposition-rétrospective de son œuvre. Il s’aperçoit que tout un pan de celle-ci lui fait défaut. Celui qui a trait à son activité de photographe de guerre, au service de l’armée coloniale française au Maroc. Alors, il vole vers le Maroc dans la ferme intention de retrouver les précieux clichés, encore inédits. Une fois sur les lieux du drame, Albert Thueis se livre d’abord à une traversée souterraine. Des scènes insoutenables, auxquelles il avait assisté en capteur passif, déchirent le voile de sa mémoire, pour ressurgir dans leur inqualifiable atrocité. Telle celle de ces résistants marocains, capturés puis emmenés nulle part, et tout le long du chemin humiliés, rabaissés, sauvagement torturés et exécutés sommairement, l’un après l’autre, comme par jeu. Un jeu de massacre orchestré sous ses yeux, sans qu’il ne pipe mot ou intervienne pour y mettre fin. Il s’était montré lâche. D’où son remords tardif.
Tout se passe à l’intérieur de ce personnage principal. Comment traduire en images ce conflit avec lui-même ? Une seule solution réellement cinématographique : le flash-back. En plusieurs flashs-back, comme autant de morsures de l’âme, Albert Thueis descend parmi les fantômes qui le cernent de leur présence. L’homme vieillissant revoit par le menu un passé que le quotidien avait enseveli. Nour-Eddine Lakhmari n’est certes pas un grand architecte des formes cinématographiques. Sans doute vit-il dans le dédain des règles et des petites habiletés, l’esprit tourné vers un essentiel à dire. Mais sa mise en scène convulsive ressortit à un état d’urgence, une fièvre, une hâte à saisir l’immanence et à la dépasser qui le situent dans la lignée des cinéastes hantés de métaphysique. C’est ce dont il fait preuve dans Le Regard, une œuvre concentrée, «interpellative», juste, sans longueurs et sans mièvrerie.

La France aurait bien apporté son écot mais elle est concernée par le sujet et Lakhmari tient à sa liberté
En juin 2000, le scénario du Re-
gard obtient l’avance sur recettes. 1 600 000 DH, à peine de quoi couvrir les frais de repérage et autres préambules. Mais c’est la première pierre de l’édifice. Tout naturellement, Nour-Eddine Lakhmari va se tourner vers les producteurs qui lui ont promis monts et merveilles. Ils se récusent. Sans doute sont-ils échaudés par le caractère brûlant du sujet. Entre-temps, la RTM, en qualité de coproductrice, lui verse un million de dirhams. Ce n’est pas le pactole, certes, mais cela lui redonne de l’espoir.
Illusions perdues. A chaque fois qu’il frappe à une porte, elle reste obstinément fermée. La France voudrait bien apporter son écot, à condition qu’il expurge son récit des passages qui la présentent sous un vilain jour. Il n’en est pas question, rétorque Nour-Eddine Lakhmari. Du côté de la Norvège, où le réalisateur a passé le plus clair de sa vie, on a opposé un refus courtois mais ferme. Le public norvégien, en mal de dépaysement et d’exotisme, ne se déplacerait jamais pour une histoire qui ne le concerne pas. Dès lors, la machine lancée se trouve enrayée, faute de fonds.
Le Regard connaîtra-t-il le sort de tous ces projets de films qui n’ont jamais été tournés et resteront à jamais à l’état de scénarios qui s’entassent et se couvrent de poussière ? C’est mal connaître Nour-Eddine Lakhmari, peu enclin aux rêves brisés. Il fera vivre le sien de rêve à vingt-quatre images secondes, coûte que coûte.
Première condition pour dénicher de l’argent : avoir l’accord d’acteurs importants. D’emblée, le metteur en scène vise très haut. Il propose le rôle d’Albert Thueis à Jean-Pierre Cassel. Ce dernier dit oui immédiatement, bouleversé par l’histoire. Le temps passe. Nour-Eddine Lakhmari, empêtré dans ses problèmes financiers, ne le relance pas. Quand ceux-ci sont aplanis, le comédien se désiste : son calendrier chargé ne lui permet plus d’honorer son engagement. La plantureuse Siham Assif, pressentie pour le rôle ô combien capital de la danseuse qui, par ses balancements de hanches, donne une note voluptueuse à ce récit austère, fait faux-bond au cinéaste. Elle a trop attendu.
Pas d’acteurs, pas d’argent, il faut repartir de zéro. Les amis ont des réactions diverses. Certains conseillent à Lakhmari d’abandonner. Les vrais amis l’encouragent à poursuivre. Après quelques semaines d’incertitude, il reprend confiance et pense à Jeannot Lebord pour le rôle d’Albert Thueis. La réponse de ce dernier est enthousiaste.
Le film reçoit cinq millions de couronnes de la Commission norvégienne du cinéma
Pour composer le personnage de Issa Daoudi, le résistant berbère laissé pour mort par les soldats français, Lakhmari a songé immédiatement à Khalid Benchagra. Si les deux hommes s’estiment, le ciel de leur relation est souvent couvert de nuages. Sollicité, le comédien répond à l’appel, Lakhmari lui spécifie son rôle, puis «l’oublie». Alors, il revient à la charge, revendiquant ce rôle pour lequel il est indubitablement taillé. «Je voulais seulement le tester, afin de savoir s’il tenait vraiment à ce rôle. Il a été proprement sublime», reconnait Lakhmari. A juste titre. Acteur brut, épidermique, Benchagra a porté haut, de bout en bout, ce film. La danseuse est finalement incarnée par un mannequin, du nom de Keltoum, moyennant une longue initiation.
Hassan Skalli va relayer Benchagra. Il interprétera magnifiquement, et tout en mutisme, le personnage de Issa Daoudi vieillissant, échoué dans un asile d’aliénés. A Rafik Baker est confié le rôle du résistant juif. A Abdellah Didane celui du mentor de Thueis et amoureux de la danseuse. Mustapha Salamate, Benbrahim, Noureddine Bikr complètent le tableau. Ils sont utilisés à contre-emploi. Car ces amuseurs, soutient Lakhmari, ne font qu’exhiber leurs blessures secrètes pour mieux les cacher, à l’abri de leurs personnages. Tous ont fait confiance au cinéaste.
A coups de crédits, Lakhmari entame le tournage, qui durera sept semaines. Avec quelques coups de gueule mais sans accrocs. Mieux : une partie du film montrée à la commission norvégienne du cinéma séduit celle-ci, qui débloque cinq millions de couronnes, comme prix de sa satisfaction.
Le 6 mars, Le Regard sera sur les écrans scandinaves, après il fera un tour dans les salles françaises, avant d’être distribué au Maroc (le 30 mars). Mais rien ne sera jamais comme avant et Nour-Eddine Lakhmari le sait bien. L’histoire d’un premier long métrage est unique, c’est l’histoire d’un rêve sans fin. Après, il faut retomber sur terre.