Dabateatr : les planches de salut

A Dar Taqafa, les comédiens donnent la réplique à  des jeunes des quartiers voisins. Ici, on bazarde sa timidité. On s’initie à  Genet et à  Joyce. On se découvre un esprit libre dans un corps agile. 

«Passez au vestiaire. Laissez-y vos inhibitions», pourrait-on épingler aux murs de cette scène improvisée. Mais ce n’est pas si simple. Alors on s’attrape les mains, on forme un cercle. Côté cour, les professionnels s’étirent comme des chats. Côté jardin, les novices bredouillent leurs prénoms. Nabil, 21 ans, étudiant en première année éco-gestion, s’affale sur une chaise. «Ils vont jouer des extraits de leur dernière pièce, 180°», confie-t-il, intrigué. Les comédiens s’effacent derrière une porte, puis réapparaissent au compte-gouttes. Immobiles, ils disent leur texte. Puis le redisent, en esquissant… des gestes de prière. Murmures embarrassés dans la salle. Les comédiens déclament enfin leurs répliques, comme lors d’une vraie représentation.
«C’est très bien interprété, commente Nabil, mais j’avoue ne pas comprendre ce que la prière vient faire là-dedans. La prière, c’est quelque chose de sacré, pour nous autres Marocains». Le metteur en scène déploie alors des trésors de pédagogie pour tordre le cou à la défiance du jeune homme. «Ce n’est pas une prière, mais une succession de contraintes que j’impose aux interprètes pour les aider à améliorer leur expression scénique, explique Jaouad Essounani. Ils doivent garder la même rythmique, les mêmes intonations, le même jeu, en passant par des étapes différentes, en accomplissant des attitudes corporelles variées». Et d’inviter les spectateurs à se livrer au même exercice. Inversion des rôles. Les débutants évoluent sur scène, sous les yeux amusés de leurs aînés. En darija, Nabil se lance dans une tirade surréaliste. On le croirait tout droit sorti d’une pièce de Samuel Beckett.
«Je me lève, me lave le visage, le relave. Je me lave les dents, les relave. Je me recouche». Les fous rires fusent. «Je suis là pour apprendre des choses, pour rencontrer des gens intéressants et échanger des points de vue avec eux, même si leurs idées me paraissent parfois étranges. Il ne faut jamais se fermer aux opinions des autres», pense Nabil à voix haute, après les répétitions.     
Démocratiser la culture, mettre les arts à la portée de tous
Cette transmission du savoir théâtral va ainsi se dérouler du 28 juin au 4 juillet. «Maintenant que nous avons brisé la glace, nous allons pouvoir allègrement entamer un stage de jeu dramatique puis un ou plusieurs ateliers d’écriture, menés par le romancier et dramaturge Driss Ksikès. Si tout se passe bien, espère Jaouad Essounani, ces jeunes participeront au festival Dir Théâtre, où ils seront encadrés par cinq à sept metteurs en scène marocains et étrangers. Les apprentis comédiens vont ensuite s’essayer à une adaptation miniature de 180°, à la salle Gérard Philipe de l’Institut français de Rabat».
Pour en arriver là, que de chemin parcouru. Avant de lancer l’association, il a fallu bourlinguer. Diplômés, pour la plupart, de l’Institut supérieur d’art dramatique et d’animation culturelle de Rabat, les artistes de Dabateatr tâtonnent, jouent de temps à autre, à huis clos ou avec des camarades venus du Yémen, d’Algérie, de France ou d’Allemagne. Ces feux follets de la rampe se font remarquer lors de leurs premières pièces, comme La jeune fille et la mort, un essai sur les années de plomb donné en 2004. Cinq ans plus tard, en octobre 2009, la compagnie pose ses tréteaux à Rabat pour monter le désormais incontournable «Dabateatr Citoyen» : cinq jours par mois, durant lesquels près de 550 fidèles viennent – parfois de Marrakech – plonger dans un tourbillon de théâtre, de lectures, d’arts vivants et de musique. «Si on reste dans la région de Rabat-Salé, c’est pour ritualiser cette dynamique culturelle locale, tient à préciser le metteur en scène.
Mon souhait le plus cher est que chaque ville ait son Dabateatr, ou un WakhaTeatr, tout ce que l’on voudra. Ça ne me dérange absolument pas qu’il y ait des «franchises» de Dabateatr. Au contraire, je trouverais ça formidable. J’aimerais qu’il y ait de la culture de proximité partout. Mais il est hors de question de sillonner le pays et de démarcher comme des troubadours. C’est le travail et le devoir des responsables culturels, c’est à eux de nous solliciter».
La chose est déjà arrivée. A Mohammédia, par exemple, c’est l’Initiative nationale pour le développement humain qui finance les répétitions publiques. La troupe est, cela dit, surtout invitée par la société civile, celle d’Agadir et Larache notamment. Depuis le 22 juin, les Nouzah Fannia (Promenades artistiques) du Festival de Casablanca offrent à la compagnie un carré de verdure du théâtre Mohammed VI ainsi que le complexe Sidi Belyout, pour des ateliers d’écriture, de danse ou d’expression corporelle.
«C’est une sorte de reconnaissance que de se voir ainsi offrir l’hospitalité par le festival, reconnaît Jaouad Essounani. C’est Géraldine Paoli, la directrice de la programmation des promenades qui nous a réconciliés avec Casablanca». Les «Dabatéatreux» ne désespèrent pas de tisser une plateforme nationale. Idéalement, des antennes de la compagnie pousseraient dans toutes les régions. Pour y arriver, 2012 devra forcément être une année ambitieuse. Les artistes comptent mettre les bouchées doubles pour créer trois à quatre nouvelles pièces de théâtre, organiser trois festivals, passer de 12 rendez-vous Dabateatr Citoyen à 44. Le défi étant d’atteindre 104 événements artistiques par an, au lieu des 54 actuels. Car, répète-t-on à Dabateatr, si les moyens sont limités, les désirs, eux, ne le sont pas.