Culture : Ce que les artistes attendent du PJD

Les revendications de Mahi Binebine, Latefa Ahrrare, Aadel Essaadani, Nour-Eddine Lakhmari, Barry, Yassine Fennane et Soufiane Sbiti.

Mahi Binebine, artiste peintre : «Je ne discute pas avec ces gens !»

«Je ne crois pas que la culture soit une priorité pour ceux qui nous gouverneront pendant les cinq prochaines années», lâche Mahi Binebine, furibond. Entre deux toiles, la star de l’art contemporain trouve le temps d’éplucher les journaux et y lit parfois des choses qui lui hérissent le poil : «Un député PJD voudrait faire annuler le festival du film de Marrakech et le remplacer par des soirées de Samaâ !» L’homme en question, Abouzaïd El Mokrie El Idrissi, s’est récemment fendu d’une lourde diatribe dans les colonnes du quotidien «Akhbar Al Yaoum», contre ce qu’il considère être «un festival occidentalisé et vulgaire». Un coup d’éclat qui rappelle cette douloureuse anecdote à Mahi Binebine : «Un des dirigeants du PJD a un jour dit à un ami peintre : vous êtes gonflés, vous faites du «tkhermize b’louane» (du gribouillage avec des couleurs) et vendez cette arnaque à des sommes astronomiques !», déplore l’artiste-plasticien, coupant court à la conversation : «Je ne discute pas avec ces gens»

Latefa Ahrrare, comédienne : Soyez à l’écoute, Mme ou M. le ministre !

«Ça ne me dérange pas que le PJD soit au pouvoir. Il est hors de question de diaboliser ce parti !». Latefa Ahrrare refuse de céder à l’émotion, et n’a même pas l’air de s’offusquer de propos tenus, sur Atlantic Radio, par le député Najib Boulif. «Nous ne tolérerons aucune scène de nudité au théâtre», avait-il tonné, dans une référence évidente à «Capharnaüm», la dernière pièce de la comédienne. L’économiste du parti de la Lampe s’était aussitôt prononcé en faveur d’une expression culturelle «propre», une tournure qui a fait voir rouge dans les milieux artistiques. Latefa Ahrrare, elle, prend le parti d’en rire : «Eh bien, on va frotter tous les artistes à l’eau de javel, et le public avec !». Plus sérieusement, la comédienne appelle au dialogue : «Le prochain ministre ne doit pas fermer la porte, comme son prédécesseur. Il doit écouter les acteurs de la culture. Pour le théâtre, nous lui parlerons surtout de cette carte professionnelle renouvelable tous les deux, trois ans, une mesure aberrante. Comme toute carrière, celle de comédien ou de metteur en scène, c’est généralement pour la vie». Latefa Ahrrare exige par ailleurs une réforme de la Commission de soutien au théâtre : «Elle ne s’est, par exemple, toujours pas réunie. Du coup, plein de gens attendront longtemps avant de recevoir leurs cartes professionnelles»

Aadel Essaadani, militant culturel : «La culture doit investir l’école publique»

«Si le PJD prône la justice sociale et l’égalité, il faut alors démocratiser l’accès à la culture et à l’expression artistique», recommande M. Politique culturelle. Aadel Essaadani rêve de bibliothèques de quartier fournies, d’après-midis de lecture pour les enfants, de caravanes littéraires et artistiques sillonnant les villes enclavées. «Et puis pourquoi ne pas enseigner l’art, la musique, la peinture, le théâtre à l’école publique ? C’est, à ma connaissance, le moyen le plus efficace d’éveiller les consciences, la créativité et d’inciter les jeunes à devenir de bons citoyens». Le directeur de l’Institut des métiers du spectacle ne demande pas la lune : «Avant même de parler de production, de diffusion, de dispositifs d’aide à la création, qu’on nous garantisse seulement l’éducation à la culture. Qu’on prépare les enfants à la recevoir et à l’apprécier».

Nour-Eddine Lakhmari, cinéaste : «Le PJD n’a d’autre choix que d’accompagner la modernité»

L’auteur de «Casanegra» ne dénoncera jamais assez le drame de l’ignorance : brader la culture revient, comme disait Victor Hugo en 1848, à «saboter la gloire de la nation, anéantir l’édifice social, avilir le peuple». «La culture est une arme puissante», renchérit Nour-Eddine Lakhmari. «Investir dans la culture est vital. Elle n’est pas un luxe. Pour moi, c’est même plus important que le pain. J’espère que le PJD, désormais au pouvoir, partage cette opinion». Chacun prêche pour sa paroisse : le réalisateur est d’avis que l’on s’intéresse tout particulièrement au cinéma, que l’on investisse davantage dans le fonds d’aide, «car le cinéma est la locomotive de notre pays, en matière de culture. Nos films voyagent dans le monde, font partout connaître nos richesses, nos singularités, nos travers». Aussi, la liberté, durement acquise en la matière, ne doit en aucun cas être mise en péril : «Un artiste doit être libre pour faire son travail : être le miroir de la société marocaine. Si le parti au pouvoir refuse cet état de fait, il refuse la société marocaine et renie donc son programme»

Barry, chanteur : «Oulad Chaâb ont aussi droit aux écoles de musique !»

C’est un fait : dans les conservatoires marocains, les cours sont relégués au rang de simple hobby. Les élèves s’y enthousiasment pour un ou plusieurs instruments, mais ne s’orientent pas vers une carrière musicale. Une bonne entrée en matière pour les apprenants, qui, selon Barry, reste insuffisante pour quiconque souhaite faire de la musique à plein temps : «Un cours par semaine en première année et deux maigres cours les années suivantes, ça ne permet pas d’acquérir une base solide», regrette le chanteur. «Un Ould Chaâb doit-il se résigner à bricoler, parce que les écoles de musique lui sont inaccessibles, parce qu’elles sont trop chères ?», s’indigne Barry, qui réclame au prochain gouvernement une démocratisation de l’accès à la formation artistique. «J’aimerais, un jour, voir percer dans le cinéma un chef opérateur, un directeur artistique ou un spécialiste en expositions de Hay Mohammadi»

Yassine Fennane, cinéaste : «Dans l’art, la propreté ne veut rien dire. L’art est subjectif»

Non, mille fois non à la censure. Tenez-vous le pour dit, Yassine Fennane ne concédera rien. «J’ai envie de filmer un Maroc tel que je le vois, sans me préoccuper des jugements moraux». Le jeune réalisateur est-il, pour autant, épouvanté à l’idée que le PJD dirige le gouvernement ? «Oui et non. Certaines de leurs sorties médiatiques donnent froid dans le dos. Comme cette expression culturelle «propre», chère à Najib Boulif, que je trouve très réactionnaire. Dans l’art, la propreté ne veut absolument rien dire. Quand Marcel Duchamp a pris des toilettes en photo, on a quand même concédé que c’était de l’art. Dans tout art, il y a la notion du beau. Or, philosophiquement, l’idée du beau est subjective». De façon plus terre-à-terre, Yassine Fennane souhaite voir se pérenniser la production cinématographique : «On est à vingt films par an. C’est quand même énorme ! Il faut que ça reste aussi foisonnant, il faut même soutenir davantage de long-métrages». Enfin, le réalisateur voudrait que l’on trouve une solution aux salles de cinéma, qui, faute de fonds, n’arrivent pas à s’équiper en numérique.

Soufiane Sbiti, fondateur d’Artisthick.ma : «Oui à la culture de proximité !»

A peine 19 ans et déjà à la tête d’une très jolie plateforme culturelle, Soufiane Sbiti est de tous les événements, fait avec les moyens du bord et ne s’en plaint pas… pour l’instant. «Devons-nous pour autant tout laisser reposer sur les épaules de militants associatifs et culturels ?», s’interroge le lycéen, qui réclame plus d’efforts de la part du ministère de la culture : «Pour un service public digne de ce nom, ce ministère doit investir les médias, en faire des relais de culture et non plus seulement de programmes commerciaux». Au gouvernement, Soufiane Sbiti adresse des requêtes mordantes : «Freinez sur les projets faramineux et concentrez-vous sur les médiathèques, théâtres et cinémas de quartier ! Servez-vous du net, de son immense potentiel culturel, et pas seulement en période électorale !». A bon entendeur.