Cuir, poterie, brocarts…, les Fassis tiennent à  leur artisanat

Dans la capitale spirituelle, l’artisanat est fortement ancré. Les artisans sont l’à¢me de la médina. Ce sont de véritables créateurs, dont les Å“uvres enchantent par leur élégance, leur délicatesse et leur harmonie. Promenade parmi les lieux où fleurit l’artisanat fassi.

Souk Chemmaâine (marché aux bougies), place Nejjarine (place des menuisiers), Dar Dbagh (maison des tanneurs)… autant de toponymes éloquents qui révèlent l’importance de l’artisanat dans la cité spirituelle. Forgée dès le XIIe siècle, où, sous les Almohades, Fès devint une ville «industrieuse», cette vocation s’est ensuite affermie, à l’époque des rois mérinides Abou Inan et Abou Hassan, où elle comptait pas moins de 150 corps de métiers regroupés en corporations, hanta, gérées par un mouhtassib. Malgré la concurrence de l’industrie, les diverses mutations sociales, l’évolution des mœurs et la disparition de plusieurs métiers, l’artisanat demeure très florissant à Fès, et ses servants n’ont rien perdu de leur fierté ancestrale. Ainsi Haj Ouazzani, 65 ans et tous ses dons : «Il y a des artisans partout au Maroc, mais ceux de Fès sont incomparables. Ils sont les héritiers d’une longue tradition, donc d’un savoir-faire accumulé. C’est pour cela que nous avons les meilleurs babouchiers, les meilleurs potiers, les meilleurs tisserands…»

On trouve à Fès le dernier atelier de tissage de brocart, mais pour combien de temps encore ?
Haj Ouazzani est tisserand de brocart de son état. Lors de l’exposition concoctée, samedi 25 novembre dernier, au musée Batha, par l’association «De fil en aiguille», en hommage aux artisans, son stand était le plus visité. Il faut dire que cet artisan, qui ne sait ni lire ni écrire, a un sens inouï de la géométrie. Il a aussi une connaissance sidérante de l’itinéraire du brocart au Maroc. Introduite au Maroc par les Andalous, la technique du tissage du brocart fut initialement utilisée, nous apprit-il, dans les larges ceintures portées par les bourgeoises. Ce ne fut que beaucoup plus tard que le brocart commença à servir pour la confection des caftans et des voiles des mariées fassies. Rayonnant pendant des siècles, le brocart est aujourd’hui sur la voie du déclin, se désole Haj Ouazzani. Quand il entra dans le métier, il en existait 18 ateliers de tissage à Fès. Il n’en subsiste plus qu’un seul, le sien. «Mes huit employés sont aussi âgés que moi. Le jour où nous ne serons plus de ce monde, je ne sais pas ce qu’il adviendra de l’artisanat du brocart», dit-il. Si l’art du brocart se consume, la passementerie, elle, coule des jours heureux. La sfifa (galon tressé à boucles), les aaqad (petits boutons), la randa ou shebka (dentelle à l’aiguille) sont des techniques très prisées, dans lesquelles s’illustrent les petites mains fassies ou sefriouies. Telle Halima Hachimi : «Nous croulons sous la demande, mais nous peinons à satisfaire nos clients. Moi je fais les aqaad et rien que la partie avant d’un caftan en comporte jusqu’à 240. En plus, ça ne rapporte pas gros, à peine 40 à 50 DH par jour. Mais j’aime mon métier et je me contente du peu qu’il me procure».

La broderie n’a rien à envier à la passementerie. Surtout celle appelée «tarz ntaa», exécutée en fils d’or, dont les artisans fassis se sont faits une spécialité, après l’avoir héritée des juifs venus d’Andalousie.

Mais, il n’y a pas que l’art vestimentaire qui continue de s’épanouir à Fès, il y a également celui du cuir. Poufs, sous-mains, selles, consoles et commodes gainées sont créés par des maroquiniers au tour de main fabuleux. En amont du processus de production, les tanneurs, qu’il convient de visiter pour se rendre compte du chemin qui mène de la peau de bête à l’objet fini. Des quatre tanneries qui se trouvent à Fès, Dar Dbagh est la plus impressionnante. On peut être incommodé par la forte odeur qui s’en exhale, mais ne dit-on pas qu’elle est un remède puissant contre l’asthme et l’angoisse ? Ici, pas moins de 400 tanneurs descendent chaque jour dans les nombreuses fosses en brique pour traiter les peaux de mouton, de chèvre ou de bœuf acquises auparavant à la porte Bab Ftouh. Abid Hachmi est un maître tanneur très estimé de ses pairs, qui défend son métier : «Je fais ce métier depuis vingt ans, mon père était lui aussi maître tanneur ; et mes deux fils le seront aussi. Beaucoup ne nous considèrent pas comme des artisans, au même titre que les potiers, les maroquiniers ou les bijoutiers. Or, nous le sommes».

«Nous, artisans, passons des heures sur un objet, et c’est le commerçant qui en profite le plus»
De fait, anoblir le cuir est un art respectable. Ceux qui le servaient étaient considérés, autrefois, comme des notables, et Dar Dbagh s’appelait aussi «Dar Dahab», allusion à la richesse qu’elle procurait à l’Etat. La fierté de Abid Hachmi est légitime. Pour l’heure, il s’occupe de ses peaux, dont le traitement obéit à des normes multiséculaires : salinisation et stockage pendant plusieurs mois ; «dessalinage» et traitement à la chaux en 15 jours ; passage des peaux à la chaux vive pour qu’elles durcissent (15 jours) ; «dé-chaulage» à la fiente de pigeon (2 jours) ; tannage des peaux dans un liquide à base de poudre d’écorce (4 jours) ; séchage, lissage et ponçage des peaux (4 jours). Une fois complètement sèches, les peaux sont vendues à la criée aux selliers, babouchiers, maroquiniers et relieurs de livres. «Ce qui fait la valeur des objets en cuir créés à Fès, c’est précisément la qualité du cuir. Autrefois, il rivalisait avec celui de Cordoue, aujourd’hui, il n’a pas son pareil dans les autres villes du Maroc», se réjouit Abid Hachmi, non sans ajouter : «Beaucoup de métiers artisanaux disparaîtront fatalement, mais le tannage leur survivra. En plus, nous sommes les artisans les mieux payés, Dieu merci !».

De Dar Dbagh Chouara au quartier des potiers, il n’y a qu’un petit chemin à parcourir pour prendre le pouls de la céramique fassie et en apprécier la finesse. Comme pour la plupart des activités artisanales, Fès en fut la pionnière, ainsi que l’écrit Naïma El-Khatib Boujibar dans Le Maroc andalou (Eddif) : «C’est à Fès, ville d’art par excellence, que l’industrie de la céramique émaillée, importée d’Espagne et du Machrek, était la plus florissante, et c’est de cette ville que sont originaires les potiers installés au XVIIIe siècle à Meknès, et plus tard à Safi». Au milieu de ses artisans, maâlem Bouyahia s’agite, donne ses instructions aux uns, félicite les autres. «Chaque étape est importante, explique-t-il. Il faut veiller à ce qu’elle soit réussie, sinon notre honneur serait flétri. Si Fès est réputée pour ses poteries, c’est parce que nos artisans sont des vrais artistes, qui fabriquent leurs objets dans les règles de l’art». Ici, on aperçoit un amoncellement d’argile grise. Elle va subir des opérations de concassage, malaxage et fermentation, avant d’être découpée en mottes et façonnée au tour. L’objet est ensuite séché, puis enfourné pour une première cuisson. Ensuite, il est plongé dans un bain d’émail blanc, séché au soleil et livré enfin au potier qui trace sur l’enduit terreux des motifs décoratifs stylisés. Ultime phase : l’application par l’artisan de couleurs sur la poterie.

Nous présentant un plat à décor, maâlem Bouyahia s’exclame : «Vous voyez ce bleu, c’est le bleu de Fès. Il est unique. Vous n’en trouverez pas de semblable dans les autres villes». Sur ce, une nuée de touristes investissent la salle des expositions. L’artisan se frotte les mains, puis tient à préciser : «Que nous ayons autant de visiteurs, ce n’est pas exceptionnel. Nous en recevons autant chaque jour ou presque. Nous n’avons pas à nous plaindre». Ce n’est pas l’avis de Dounia Machichi qui, elle, a le sentiment de travailler pour des prunes. «Je suis une des rares femmes à fabriquer des cherbil». Je gagne vingt dirhams sur la paire. Pas de quoi subvenir aux besoins de ma famille», se plaint-elle. Comme quoi, les artisans fassis ne sont pas tous logés à la même enseigne. Haj Ouazani en sait long sur la précarité des artisans. Il s’en console à sa manière. «On ne fait pas ce métier pour se faire de l’argent, mais par vocation. Sur un objet, nous passons des heures et des heures, et c’est le commerçant qui en profite le plus. Nous, on a juste la satisfaction d’avoir créé un bel objet». Les artisans fassis ne sont pas seulement brillants, ils sont aussi pétris de foi.