Concha Buika, un volcan explosif à  Tanjazz

Samedi 13 septembre, une foule effrayante s’est pressée aux portes du Palais Moulay Hafid de Tanger pour boire les paroles de l’Espagnole Concha Buika, une force de la nature qui puise dans sa colère et son vécu tragique un talent et une énergie inouïs.

Elle arrive à petits pas feutrés, promène un doux regard sur le public qui l’acclame chaudement. Tout en retenue, elle sourit. S’efface quelques secondes derrière un trio de guitares flamenca qui, déjà, entonne sa suave complainte. Puis elle se lance. Et ça fait un choc, un choc terrible, presque épouvantable, de rencontrer cette voix pour la première fois. Cette voix écorchée et profonde qui surgit, qui s’évade d’une bouche grimaçante, d’un triste et beau visage, lourd de stigmates. Cette voix qui vous fonce dessus, vous bouscule dans sa ruée paniquée, mugissante, vers on ne sait où, au juste.
Dans l’atmosphère bon chic bon genre du Tanjazz, Concha Buika fait l’effet d’un volcan explosif. Point de minauderies, point de trémoussements convenus et convenables. Le visage se tord, les lèvres se révulsent, le corps gronde, se jette sur le micro, reflue, et se déchaîne encore. La voix aussi fait des vagues : amère et languide, elle se retient de hurler sa rage, quelques instants seulement, car elle est trop forte, cette colère, trop impérieuse, pour être contenue. «J’ai longtemps été une fille sage, j’ai écouté ce que les autres me disaient de faire, confie Concha dans une interview au site Mondomix. Mais le temps est venu de suivre mes envies et de croire en moi», poursuit celle qui disait n’avoir aucune ambition durant son enfance défavorisée à Palma de Majorque, au sein d’«une famille sens dessus dessous», qui l’a longtemps qualifiée de «désastre».  

Maria Conception Buika a aujourd’hui quarante-deux ans et se déprécie moins qu’avant, même si elle clame encore, parfois, qu’elle est complètement «ignare», qu’elle ne sait pas si elle a «quelque chose à dire». L’artiste espagnole passe de la clandestinité à la gloire en 2006, quand sort son deuxième album Mi Nina Lola, propulsé par le disque d’or raflé en Espagne et les deux récompenses récoltées aux Latin Grammy Awards.
Le grand public découvre alors sa voix hors du commun, considérée par la radio américaine NPR comme l’une des cinquante plus belles de tous les temps ; une voix «brûlée» et incendiaire, qu’elle ne cherche pas à polir, car la perfection n’est pas de ce monde, dit-elle. Une voix enveloppée dans une musique flamenco divine, enrichie de jazz et de soul. On découvre aussi ses bouleversantes reprises de la Bohème d’Aznavour, de Ne me quitte pas de Brel, de Don’t explain de Billie Holiday. Et puis les paroles de ses propres chansons, tragiques, vénéneuses, imprégnées par la dureté d’une enfance sans père, d’une vie d’errance.

La folle énergie de la colère

Pas question, cela dit, de se lamenter sur son sort. Buika est tout sauf une Mater dolorosa larmoyante, éplorée, et c’est ce qui force l’admiration, qui fait dire à un cinéaste espagnol qu’on «ne peut pas s’empêcher de croire à un avenir meilleur tant qu’on sera là pour assister aux évolutions imprévisibles de cette interprète sans limites». Qui fait écrire aux organisateurs conquis du Tanjazz la magnifique phrase que voici : «Dans la belle peau chocolat de Buika, il y a des histoires universelles, tristes ou gaies» C’est pareil, dit-elle en conférence de presse, on a tous les mêmes misérables petits secrets ; l’important, c’est la vérité, the trust, et célébrer la vie. «We are strong animals», dit-elle. On oublie les douleurs et on chante ! Dans un hommage ironique à un papa récemment monté au paradis des pères indignes – c’est pas grave, tout est oublié, «love is blindless», elle se frappe la poitrine, le sourire immense et confirme : «Là-dedans, il y a une arme de construction massive !» Amen et à l’année prochaine.