Concert pour la tolérance, contre vents et intempéries

La météo a joué avec les nerfs des fans du Concert pour la tolérance, prévu samedi 1er novembre, à  Agadir. Après bien des tergiversations, il a fini par être annulé pour, finalement, être maintenu. Mais au lieu de se dérouler en plein air comme prévu, il s’est réfugié dans une discothèque. Récit de deux journées pleines de rebondissements.

Vendredi 31 octobre. Il est un peu plus de midi. Sur l’aéroport d’Agadir, un vent à décorner un taureau, et de gros nuages qui défilent, menaçants. Deux heures plus tard, une pluie diluvienne s’abat sur la ville, la transformant rapidement en un gigantesque bourbier. Il ne fait alors plus de doute pour personne que si le ciel continue à déverser des trombes d’eau, la tenue du Concert pour la tolérance, prévue le lendemain, est complètement compromise. Une perspective déprimante pour les organisateurs du spectacle. Ces derniers s’efforcent de garder le sourire, mais le cœur n’y est pas. Pendant ce temps, les artistes invités se succèdent sur la scène plantée en lisière de la plage, ignorant le déchaînement des éléments naturels, pour mieux se consacrer à l’exercice patient des répétitions.

Sofia Essaïdi, comblée d’être enfin sollicitée et de se produire sur «le sol natal»
Vingt-deux musiciens étaient attendus, dont deux firent défection: Faudel, la coqueluche de cette grand-messe annuelle, et le duo des Neg’Marrons, auteur des Liens sacrés. Contrairement à la bande IAM et à la pétulante Amel Bent, des visages connus à Agadir pour y avoir déjà officié. «Ce sera ma troisième participation au concert pour la tolérance, s’enorgueillit la Franco-maroco-algérienne. Si j’ai répondu une nouvelle fois à l’appel, c’est parce que je conserve de mes deux participations un souvenir enchanté. Se retrouver au milieu d’artistes que j’aime, face à un public enthousiaste, accueillant, chaleureux, est un moment de bonheur, pour lequel je suis prête à tout délaisser».
Mitraillée par les photographes, Sofia Essaïdi, depuis belle lurette remise de son injuste revers aux demi-finales de la Star Ac 3, paraissait aux anges. A l’inverse de Bent, elle est une novice. Cela n’a pas l’air de l’inquiéter : «Je ne me fais pas de mouron. Au contraire, je suis comblée. Le Concert pour la tolérance existe depuis quatre ans. A chaque fois, je me sentais frustrée de n’avoir pas été mise à contribution. Cette année, c’est fait, enfin. Ma joie est décuplée par le plaisir d’évoluer sur mon sol natal», se réjouit-elle.
Dire non à l’intolérance, sous tous ses visages, telle est la mission des artistes mobilisés. Curieusement, à l’exception de la bande IAM, «défenseure» des laissés-pour-compte, du groupe Fnaïre, dénonciateur des plaies de la société marocaine et de Keziah Jones, légataire de l’afro beat engagé de Fela Kuti, la plupart des musiciens présents snobent la chanson réaliste, préfèrant surfer sur la sentimentalité ou exalter les bons sentiments.

La plupart des musiciens invités, même s’ils se sentent concernés par la marche du monde, ne font pas dans la chanson «engagée»
Ils n’en sont pas moins pétris de conviction. A l’image d’Amel Bent : «Je ne sais pas ce que signifie précisément “être engagé”. Si cela veut dire s’enrôler sous la bannière d’un parti ou soutenir un candidat à la présidence, des actes pour lesquels je n’ai aucune propension, alors je ne suis pas une personne engagée. Mes chansons militent exclusivement en faveur de la paix intérieure. En revanche, la paix, le dialogue des confessions, des civilisations et des cultures, l’entente entre les peuples sont des valeurs auxquelles je suis indéfectiblement attachée et que je défends en privé, parfois en public, quand l’occasion s’en présente. D’où ma fidélité au Concert pour la tolérance».
La chanteuse libanaise Myriam Farès affirme pour sa part qu’il est de son «devoir» de chanter l’amour, afin de procurer de la joie à ses compatriotes qui en sont sevrés à cause des conflits ethniques, interreligieux et politiques qui mettent leur pays à feu et à sang. Ajoutant : «Quand on ressent, comme moi, toutes les infinies douleurs que ces maux causent, on ne peut qu’y être sensible. Et l’on doit se faire un point d’honneur d’en dénoncer la cause essentielle, à savoir le fanatisme. Mon statut d’artiste me le permet, et je ne m’en prive pas».

Des musiciens à l’identité multiple et donc sensibles à la cause
Il est indéniable que les musiciens ne sont pas venus uniquement pousser la chansonnette en contrepartie d’une liasse d’euros, mais surtout pour une cause, la tolérance, qui semble inscrite dans leurs gènes, en raison de leur identité multiple.Chris Stills est franco-américain ; Enrique Iglesias est né à Madrid et a grandi à Miami ; Laurent Voulzy est parisien, mais il tient à ses racines guadeloupéennes ; Marc Antoine est canadien, de mère haïtienne, Sheryfa Luna est de père algérien et de mère française… Bien que n’ayant jamais connu ni le besoin ni le rejet, la Franco-marocaine Sofia Essaïdi n’est pas indifférente aux malheurs des autres. «Si je n’étais pas artiste, peut-être que j’aurais été moins sensible au désarroi du monde, aux inégalités et aux injustices que beaucoup subissent, aux tragédies et aux drames provoqués par les va-t-en-guerre et les obscurantistes. Du reste, il ne me déplairait pas de chanter, un jour, des textes traitant de la paix et de la tolérance. C’est même un vœu», affirme l’interprète de Roxanne. Quant à Akhenaton, leader du groupe IAM, il tient à préciser que si ses chansons se nourrissent du malaise des banlieues, dont il veut faire prendre conscience aux gouvernants, le «terrorisme», fruit sanglant du «fanatisme», le «met en rage». Et c’est la raison pour laquelle il se fait un honneur de prendre part aux manifestations qui prônent la tolérance. Mais une pluie de notes et un déluge de sons peuvent-ils grand-chose contre la haine, source de toutes les dérives ? Les musiciens, en chœur, répondent qu’il serait naïf de croire que des chants «peuvent faire basculer l’humanité dans le sens souhaité».
Alors, une manifestation telle que le Concert pour la tolérance n’est-elle qu’un coup d’épée dans l’eau? Absolument pas, plaide Amel Bent. «Il est vrai qu’un concert de ce genre ne peut être d’une très grande efficacité. Cela ne veut pas dire qu’il est inutile. Loin de là. En y assistant ou en le regardant à la télé, les adeptes de l’esprit de tolérance seront confortés dans leurs principes et convictions, pendant que les ennemis de la vie seront amenés à réfléchir et peut-être à réviser leur credo».

La veille du concert, TV5 en propose un avant-goût en invitant le public à l’enregistrement d’Acoustic
Voilà qui incite encore plus à ne pas manquer le Concert pour la tolérance. Encore faudrait-il que le ciel y mette du sien. Or, au vu des hallebardes qu’il décoche, en ce vendredi 31 octobre, veille du concert, on peut s’en inquiéter. A l’hôtel où nous séjournons, les touristes sont effondrés. On leur a promis du soleil à gogo, ils se retrouvent sous un déluge de pluie. Le voyagiste les aurait grugés. Comme s’il pouvait faire la pluie et le beau temps. De leur côté, les organisateurs du concert n’en mènent pas large et se préparent à faire leur deuil d’une manifestation pour laquelle ils se sont dépensés des mois durant. Mais il n’est pas dit qu’Agadir sera privée de musique. TV5 en fait son affaire, en lançant des invitations à l’enregistrement de l’émission «Acoustic», à laquelle participeront Marina Ramos, Anggun, Louisy Joseph, Marc Antoine, IAM, Natasha St Pier et Grégoire. Pour la circonstance, Actors, la discothèque du Royal Atlas, est pleine à craquer. Le spectacle en vaut la chandelle. Malheureusement, il est l’avant-goût savoureux d’un banquet dont les spectateurs savent qu’ils seront probablement privés.

Trois cents personnes seulement, essentiellement des jeunes
Samedi 1er novembre, Agadir s’éveille détrempée. Cette fois, les jeux sont faits. A midi, 2M annonce l’annulation pure et simple du concert. La nouvelle sera aussitôt rectifiée : il serait seulement ajourné. Les chaînes remballent leur matériel, les musiciens rengainent leurs instruments, le nombreux public ne cache pas sa déception. Vers 16 heures, coup de théâtre: le concert aura lieu, non pas sur la plage, bien évidemment, mais au So, la boîte branchée de l’hôtel Sofitel. Les musiciens déchantent. Ils auraient préféré que le spectacle soit différé afin de pouvoir se produire devant 100000 personnes plutôt que devant un maigre public. Puis ils se consolent en se disant qu’ils seront regardés de toute façon sur TF1, TV5 Monde et NRJ. Pris au dépourvu, les techniciens s’affairent pour mettre en place le concert. C’est à 23 heures que les invités furent autorisés à franchir les portes du So. Les animateurs, Sandrine Quétier et Nikos Aliagas, firent ensuite leur entrée en scène. Ils s’attachèrent à «chauffer» le public.
Il n’en faudra pas plus pour que ce dernier, composé majoritairement de jeunes, excités à l’idée de voir en chair et en os leurs idoles révélées par la Star Ac (Chris Stills, Mathieu Edward, Sofia Essaïdi), l’émission de télé-réalité Popstars (Sheryfa Luna, Louisy Joseph) ou Studio 2M (Leïla Gouchi), donne de la voix. A minuit, c’est parti pour cinq heures de musique, qui furent autant de moments de bonheur. Avec le temps, l’assistance a commencé à se clairsemer, car il se faisait tard. Le concert avait commencé avec 300 personnes et fini avec moins d’une centaine. Les plus vaillants tinrent le coup jusqu’au lever du soleil. L’astre était là, la journée promettait d’être radieuse… 24h trop tard. Ce qui suscita bien des regrets.