Clubs de lecture, de débat : la rue nous appartient

Pas de bibliothèques ? Pas grave, lisons dans la rue ! Ils s’appellent « Nod T9ra », « Une heure de lecture », « Lecture pour tous », « L’Flssafa f’zen9a »… Ils lisent beaucoup, passionnément et le font savoir. Pour ces communautés littéraires jaillies des réseaux sociaux, la lecture se pratique à  l’air libre, se proclame fièrement dans l’espace public, malgré les intimidations.

Méfiez-vous des caricaturistes: ceux qui dépeignent la jeunesse comme une population oiseuse et sotte, qui bâille et «textote», ignorent de quoi ils parlent. Qu’ils descendent un peu de leur tour d’ivoire. Qu’ils condescendent à aller voir ce qui se trame dans la rue. À Casablanca, d’abord, où le club «Conscience estudiantine», une belle grappe d’étudiants motivés et rêveurs de la faculté de Aïn-Chock, organise des «flashmobs» livresques, ces «mobilisations éclair» où l’on s’affiche et déambule, un bouquin à la main, dans l’espace public.

Une vidéo au graphisme élégant (tapez «Flashmob, Une heure de lecture» sur Youtube) vous les montrera lors de leur rassemblement du 15 décembre dernier, tantôt Place des Nations, lisant en tailleur parmi les pigeons, tantôt agrippés à une rampe de tramway, tantôt longeant les boulevards Hassan II et Mohammed V, feuilletant leurs pavés, inlassablement.

Non, ce n’est pas de la vaine représentation ! «Nous voulons imprimer des images belles et profondes dans les esprits, des images qui incitent à la lecture, qui évoquent l’importance de la culture et des actes civilisés», assure Yassir Bachour, membre de ce club apolitique, farouchement indépendant, créé en 2007, sans sponsors (il en faut peu pour être heureux et instruit), sans leaders ni aucune forme de parasitage hiérarchique -pavoiser ne fait pas partie des activités proposées – et au lexique militant : «Notre but est de créer une culture alternative, développer la pensée critique chez les étudiants et lutter contre toutes formes d’oppression intellectuelle au sein de la faculté». 

Démocratiser la Culture

À Rabat, l’«Université populaire de philosophie» en est déjà à sa vingt-quatrième «Agora». En cercle sur la pelouse de l’Institut Cervantès, une petite vingtaine de personnes discutent chaque samedi à 16h de l’identité, de l’humain, de l’«entité divine», de la façon dont les hommes la conçoivent… L’activité, organisée par l’Union des étudiants pour le changement du système éducatif (UECSE), plaît tellement qu’il s’en organise à présent un peu partout : L’flssafa f’l’batoir à Casablanca a connu jusqu’à présent six éditions, des déclinaisons à Fès, Tanger, Tiznit abondent… «Nous voulons sortir la philosophie des salles de classe, car elle est avant tout faite pour le quotidien, pour la vie. Elle devrait être tout sauf un art accessible seulement à une élite», confiait Nabil Belkabir, membre de l’UECSE, peu après le lancement de ce rendez-vous de débats jailli d’Internet, tout comme la plupart des initiatives similaires : le pionnier «Nod Te9ra» organisé par des membres du mouvement 20 Février, «Une heure de lecture», «Lecture pour tous», etc.
«Internet est un outil de diffusion à grande échelle, donc un moyen très important de sensibilisation à la problématique de la lecture au Maroc», explique Yassir Bachour de Conscience estudiantine. Mais rien ne vaut la rue : «Les activités qui se déroulent dans la sphère publique sont plus puissantes, elles franchissent les barrières et suscitent de vrais engouements», poursuit l’étudiant.

«Tu lis, toi ? Va te marier, plutôt»

Est-ce pour cela que d’insidieuses tentatives d’interdiction frappent ces clubs, par moments ? Hamza Mahfoud, du collectif Nod Te9ra, en a bavé avec ses camarades : «À Rabat, des jeunes lecteurs ont été tabassés par les flics, qui les prenaient pour des diplômés chômeurs ! À Ouarzazate, lors d’une édition de Nod Te9ra, un des censeurs a pris une jeune fille à partie, lui disant d’aller plutôt se marier», raconte le militant, consterné.
«Le 3 novembre sur la place Mohammed V, notre onzième débat sur le thème du harcèlement sexuel a été interdit par les forces de l’ordre, présentes en force et prêtes à passer à l’offensive si nous n’obtempérions pas», raconte Yassir Bachour du club d’Aïn-Chock. Motif de l’interdiction : ces jeunes n’avaient pas d’«autorisation» pour organiser la rencontre. Mais… la Constitution ne garantit-elle pas le droit et la liberté
de réunion sans autorisation préalable (Article 16)? «Quand nous leur avons demandé si les Hlaqis de musique organisées au même moment avaient eu besoin d’une ‘‘autorisation’’, nous n’avons eu aucune réponse».
Pour Hamza Mahfoud, les sujets débattus lors de ces rencontres y sont pour quelque chose : «Des jeunes qui discutent de l’État, de la Nation, du système politique, de la laïcité, susciteront forcément l’inquiétude des autorités…»
Mais pas question de désarmer pour si peu : «Nous lirons, nous forgerons notre esprit critique, nous confronterons nos idées, promet Yassir Bachour. L’instruction est une ouverture sur un monde enchanté. Or, sans esprit critique, sans instruction, une Nation ne peut se développer véritablement, viser haut».