Cinéma : pugilats à  répétition sur fond de crise

La Chambre marocaine des distributeurs de films et celle des exploitants de salles
sont en guerre depuis septembre. Le CCM est cloué au pilori. Des querelles
qui détournent les protagonistes des vrais problèmes, qu’ils
auraient tout intérêt à combattre ensemble : piratage, surtaxation,
baisse de la fréquentation des salles et fermetures en cascades.

Rien ne va plus entre distributeurs de films et exploitants de salles de cinéma au Maroc, au moment où le secteur traverse une crise sans précédent avec la fermeture des cinémas les uns après les autres. L’affaire remonte au 28 septembre de l’année écoulée et ne semble pas avoir encore trouvé de dénouement jusqu’à ce jour.

73 des 102 membres de la Chambre des exploitants de salles de cinéma (CMES) provoquent, à Casablanca, une réunion extraordinaire. Ordre du jour : élire un nouveau bureau et un nouveau président de la chambre. Le nouveau président élu n’est autre qu’Abdelhamid Marrakchi, homme d’affaires et président de la Chambre marocaine des distributeurs de films (CMDF), lui-même propriétaire et exploitant de salles (notamment les cinémas Rex à Fès et Zahra à Casablanca). Le président déchu, Mohamed Belghiti, n’est pas moins connu dans la profession puisqu’il est propriétaire du cinéma Rialto, à Casablanca, un bijou architectural qui date des années 1930, et héritier depuis peu de l’ex-Dawliz-Habous (devenu Rialto-Habous), que détenait l’inénarrable Souheil Ben Barka, ancien président du Centre cinématographique marocain (CCM).

La Chambre des exploitants de salles reproche à son président une mauvaise gestion de la crise
La raison invoquée par Marrakchi à ce coup de force serait l’incapacité de l’ancien bureau de gérer la crise que traverse le secteur. Principal accusé : l’ancien président, pour n’avoir tenu aucune assemblée générale depuis cinq ans, ce qui est contraire à la loi. «Je n’ai rien de personnel contre Belghiti, déclare M. Marrakchi, mais l’article 19 des statuts dit que le président ou les deux tiers des membres du bureau peuvent provoquer une assemblée générale extraordinaire, ce que nous avons fait. Cette assemblée a réuni 73 % des adhérents et s’est donc tenue dans la légalité. L’association (CMES) n’est même pas conforme à la loi puisque son président n’a pas déposé à la wilaya les noms des membres du bureau avec photocopies de leur carte nationale comme le stipule le dahir des associations de 1958.» Abdelhamid Marrakchi, lui, n’omet pas cette formalité : il dépose à la wilaya les noms des membres du nouveau bureau et reçoit en retour le récépissé du dépôt daté du 26 janvier de l’année en cours.

L’ancienne direction dénonce la présence de «faux exploitants de salles»
Pour être en conformité avec les statuts qui interdisent le cumul de la présidence des deux chambres, celle des distributeurs de films et celle des exploitants de salles, par une seule personne, il provoque une assemblée générale de la première pour désigner un président à sa place. Ce sera Abdallah Laraki, jusqu’alors vice-président de cette chambre.
Les choses auraient pu en rester là n’était la pugnacité de M. Belghiti et du secrétaire général de la CMES, Hassan Belkady ( propriétaire des salles Ritz, Mamounia, ABC et Colisée, à Casa) qui crient au scandale. Ils portent l’affaire devant la justice pour illégalité de la réunion du 28 septembre qui avait porté à la présidence de la Chambre des exploitants Abdelhamid Marrakchi. «C’est légitime, et même facile, de se débarrasser d’un président (ou même de créer une autre association) pour élire un autre, mais il faut le faire dans la légalité et dans la transparence, or ce ne fut pas le cas. On a critiqué une association et sa gestion sans avoir même consulté son rapport moral et financier. Si on n’a pas tenu d’assemblée pendant cinq ans comme on prétend, il faut que les membres de l’association saisissent le bureau par écrit». Et d’ajouter, dépité : «En fait, le linge sale aurait dû être lavé en famille».

Toujours est-il que, le 14 février 2006, le tribunal de première instance de Casablanca rend son verdict (arrêt 1441, dossier 12040/2005). Dans la forme, il juge la saisine du tribunal recevable, mais dans le fond, il juge légale la réunion du 28 septembre, puisque le quorum y était comme le stipulait l’article 19 des statuts. L’ancien bureau interjette appel. «Si le tribunal s’est appuyé sur 73 signatures pour considérer comme légale cette réunion et élire un nouveau président, nous lui demandons de faire une expertise pour savoir si ces signataires sont de vrais ou de faux exploitants de salles. Plusieurs n’ont d’exploitants que le nom, puisque leurs salles ont fermé depuis belle lurette», se défend M. Belghiti.

Le CCM aurait dû arbitrer entre distributeurs et exploitants
Mais pourquoi cet affrontement au moment où les représentants des deux secteurs, celui de la distribution de films et celui des propriétaires des salles, ont plus que jamais besoin de se serrer les coudes pour s’attaquer aux vrais problèmes, dont ils se plaignent tous avec vigueur. Au premier chef, le piratage des films, la surtaxation du secteur, et, conséquence logique, la fermeture des salles de cinéma. De 300 salles et 50 millions de spectateurs dans les années 1980, on est passé en 2005 à 102 salles et 6 millions de billets vendus. Même le nombre de distributeurs de films a connu une baisse vertigineuse : de 50 il y a 15 ans, on n’en compte plus que cinq en 2006. Les causes ? C’est la première guerre du Golfe qui a assené le premier coup à la distribution: «Les prix des films ont flambé à cause de l’augmentation des coûts de tournage, qui ont triplé. On ne distribue plus que 200 films par an», se plaint M. Marrakchi.

Mais le coup de massue vient du piratage. Des Derb Ghallef existent partout au Maroc, et le piratage se fait à la barbe des responsables du CCM. Même les films indiens, qui constituaient la majorité des films distribués, sont piratés sur les chaînes de télévision du Golfe, sous-titrés en arabe et vendus entre 5 et 10 DH la copie dans les joutiya.

La cause de cette situation désastreuse pour les secteurs de la distribution et de l’exploitation de salles ? La non-application de la loi contre le piratage et l’impéritie du CCM, accusent certains professionnels du secteur. Abdelhamid Marrakchi, en effet, ne mâche pas ses mots : «On avait l’espoir, avec l’arrivée de Nour-Eddine Sail à la tête du CCM, que le secteur allait se refaire une santé. Lors de son investiture, il a réuni les professionnels en présence du ministre de tutelle et prédit, dans l’année qui suivrait, la renaissance du cinéma marocain». M. Marrakchi considère que les promesses n’ont pas été tenues. Ce ne sont pas des opérations sporadiques de ramassage de quelque

5 000 DVD, poursuit-il, qui vont combattre le fléau du piratage quand on sait que 600 000 DVD sont distribués chaque semaine». Il reproche au CCM d’être sourd aux attentes des professionnels et se demande comment «dans ces conditions mettre à profit les 50 millions de DH d’aide à la production cinématographique nationale alloués par le ministère de tutelle pour 2006 ?»

Concernant la guéguerre que se livrent distributeurs et exploitants de salles, que fait le CCM ? Il aurait dû s’atteler à calmer les esprits et arbitrer entre les deux responsables du secteur, commente un réalisateur qui a requis l’anonymat. En fait, l’opposition entre les professionnels du cinéma et l’organisme de tutelle, le CCM, n’est pas nouvelle. Les mêmes relations ont prévalu du temps où Souhail Ben Berka en était le président. Le dernier était en effet accusé par la corporation d’être en même temps juge et partie du fait qu’il était à la fois distributeur, exploitant de salles et directeur du CCM. Ce qui n’est pas le cas, en tout cas, de Nour-Eddine Saïl, son successeur à la tête du centre.

Des intérêts mercantiles derrière la guerre entre les deux chambres
Pour en revenir à la guéguerre qui oppose les deux chambres professionnelles, celle des exploitants de salles et celle des distributeurs de films, celle-ci n’est pas seulement une affaire de présidence. «Il y a des intérêts mercantiles derrière toute cette affaire. Les relations entre exploitants et distributeurs de salles ont toujours été basées sur des coups bas, les exploitants des salles ne payent pas les distributeurs et ces derniers privilégient certaines salles», dénonce ce réalisateur de cinéma.

Au sein du CCM, on accorde peu d’intérêt à ces accusations. Au contraire, le cinéma marocain connaît une embellie : émergence d’une nouvelle génération de cinéastes marocains de talent, diversité dans la thématique, grande variété de formes de production. Et, surtout, le film marocain serait en train de connaître un rayonnement jamais vu au niveau international. C’est un cinéma, s’enthousiasme un communiqué de presse, «de plus en plus sollicité par les festivals un peu partout dans le monde. La stratégie mise en place par le CCM vise en effet à assurer au cinéma marocain un rayonnement international, exprimant ses potentialités et ses nouvelles ambitions.» Mais ce «beau tableau a aussi sa part d’ombre qui concerne l’exploitation, liée à la conjoncture économique, sociale et culturelle que vit le pays», modère Mohamed Bakrim, directeur du département promotion et coopération au CCM. Les aspects de la crise du cinéma marocain actuel, selon lui, sont le reflet d’une mutation, pendant laquelle distributeurs de films et exploitants de salles «sont appelés à entrer dans une phase de turbulence. Les gens se positionnent : ceux qui ne s’occupent pas de la distribution veulent le faire, et les distributeurs veulent aussi avoir un droit sur l’exploitation des salles». Une chose est sûre, «il y a de plus en plus de salles qui améliorent la qualité de l’image et de l’accueil, lesquels doivent accompagner logiquement la dynamique que vit le secteur cinématographique marocain. Maintenant, on peut voir un film marocain dans de très bonnes conditions», se réjouit M. Bakrim.

Gestion dictatoriale du CCM ? Il n’en a jamais entendu parler. Les deux seules polémiques qui aient, selon lui, agité le microcosme des professionnels du cinéma marocain, ont eu lieu lors de la diffusion de la circulaire de la gestion du Fonds d’aide à la production, laquelle vise à professionnaliser davantage le rapport du cinéma à l’argent. L’autre a eu lieu lors de la projection du film Marok de Leïla Marrakechi au dernier festival national du film de Tanger.