Chanson marocaine : six décennies, trente titres cultes

Il faut rendre grà¢ce à  la série documentaire, «Filbali Oughniyatoun», sur Al Oula, d’avoir reconstitué le passé de la chanson marocaine, au moment où celle-ci périclite, et d’avoir mis en vedette ses meilleurs tubes.

Ils sont contés par le concepteur de l’émission, Mohamed Ameskane, dans un livre intitulé «30 refrains
de la mémoire» qui nous a inspiré ce modeste exercice de mémoire.

Les connaisseurs avertis s’accordent à penser que la chanson marocaine, dite moderne, rampe à son degré plancher. Gangrenée par la variétoche, gagnée par le minimalisme et fuie par les voix dignes de ce nom, elle voit son avenir derrière elle. Loin est l’époque où elle rayonnait en-deçà comme au-delà de nos frontières. Révolu semble le temps où nos créations étaient reprises, parfois imitées ou copiées dans les autres pays du Maghreb. Et il faut, désormais, faire son deuil de ces refrains charmants qui nous réchauffaient le cœur et imprégnaient notre âme. Demeure le souvenir.

Trois ans, trente épisodes, gustatifs qui font le bonheur des nostalgiques
C’est à une revivifiante remontée du grand fleuve de la mémoire de la chanson marocaine que s’est livrée l’émission, «Filbali Oughniyatoun», pendant trois ans. Conçue par le journaliste Mohamed Ameskane et réalisée par Mohamed Minkhar, elle s’est fait un devoir de déplier les souvenirs des compositeurs et interprètes qui ont marqué de leur empreinte notre patrimoine musical. En trente épisodes gustatifs comme autant de madeleines espérées par les nostalgiques, «Filbali Oughniyatoun» exhume des airs d’un autre âge et braque ses projecteurs sur des figures qui, pour la plupart, ont lâché la rampe depuis belle lurette ou pris leurs distances avec la scène.
Toutefois, la série documentaire, bien que pavée de bonnes intentions, pèche par certaines omissions fâcheuses. Il paraît inexplicable qu’elle n’ait fait aucun cas de Abdewahab Agoumi (Barie), Maâti Bidaoui (Ya thif habibi), Ahmed Jabrane (Ana ma bidi ma nâmal), Bahija Idriss (Aathchana) ou Abdelhaï Sqalli (Ana mahtaj lik). En outre, le choix des tubes des chanteurs n’est pas, à notre sens, toujours heureux. Ce sont Qolli manssadda wa khana et Habibi taâla, popularisée par Amina Idriss, qui sont les succès majeurs de Ahmed Bidaoui, plutôt que Ya sahiba ssawlati oua ssawlajane, dont le retentissement fut restreint aux premières années de l’indépendance. On peut dire autant à propos de Bared ou Skhoun, hissée au premier rang des succès de Mohamed El Hiyani, alors qu’il est évident que c’est Rahila qui mérite ce titre. Enfin, pourquoi faire figurer Ya hbibi watak ssalef, de Tahar Jimmy, parmi les meilleures chansons populaires, cependant qu’elle est passée inaperçue ?
Tout compte fait, ce ne sont là que de bénines imperfections d’une émission riche, par ailleurs, d’enseignements. Le premier a trait au mystère qui enveloppe l’engouement du public. Si l’on arpente le panthéon érigé par «Filbali oughniyatoun», on est surpris de constater que seuls Ya sahiba ssawlati wa ssawlajane, Al Qamar al ahmar et Ya jara wadina satisfont aux normes de l’excellence, le reste, sans être franchement médiocre, n’atteint pas les sommets. Fait encore plus curieux, ce ne sont pas toujours les meilleures chansons d’un même interprète qui exercent un attrait sur les auditeurs. En comparaison de Thalat lghiba, de Mohamed Fouiteh, Aoumaloulou ne vaut pas un clou; dans le répertoire de Naïma Samih, Mayhana surclasse Yak a jarhi; Ma na illa bachar, de Abdelwahab Doukkali, n’est qu’une œuvrette anodine par rapport à Anti, Habibati, La tatroukini ou akhir ah. Et pourtant, pourtant, pourtant!
Le succès colossal remporté par Lalla Fatima laisse rêveur. La chanson est d’abord écrite et mise en musique par Ahmed Jabrane. Il vient de l’enregistrer à Paris. Un jour, il se retrouve dans les studios de Aïn Chok, à Casablanca. Lâ, traînent Hamid Zahir et sa troupe. Pour leur faire plaisir, Ahmed Jabrane entonne l’air de sa chanson. Aussitôt, ils se prennent à l’accompagner, en tapant des mains. Séduit, Jabrane confie Lalla Fatima à Hamid Zahir, qui s’en saisit, tout en doutant que sa version folklorisée passe la rampe. Elle va faire mieux, elle conquiert, et pas seulement dans le pays. Chose dont se rendra compte, à ses dépens, l’immense Ahmed Bidaoui, que la chanson populaire dégoûte. En effet, à l’occasion d’un voyage de Hassan II en Tunisie, l’ambassade du Maroc organise une soirée musicale, dont la vedette est l’auteur de Qol li man ssadda wa khana. Mais à son apparition sur la scène, le public tunisien se met à lui réclamer  sur l’air des lampions Lalla Fatima. Ahmed Bidaoui faillit en briser son luth.

Ce n’est que rarement que les chansons élaborées suscitent l’engouement du public
Lalla Fatima n’est pas la seule chanson à être passée de main en main. Ce fut aussi le cas pour Moulhimati, destinée par Ahmed Gharbaoui à Abdelouahed Tétouani, lequel «oublia» de se présenter à l’enregistrement, ce qui força son compositeur à en devenir l’interprète, malgré lui. Machi âadtek hadi, en revanche, devait être chantée par l’homme d’affaires et mélomane, Abdelouahed Smili, qui, après réflexion, céda la main à Ismaïl Ahmed, dont l’interprétation n’emporta pas la conviction du musicien Abdelkader Rachdi. Et ce fut Abdelouahed Tétouani qui en hérita. Il la convertit en un petit bijou, auquel son nom resta longtemps associé. C’est l’une des rançons du succès d’une chanson qu’un auteur devienne, aux yeux du public, l’homme d’une seule chanson. C’est ainsi que Laâroussa, de Mohamed Mezgueldi, a étouffé ses autres nombreuses créatures. Qui connaît Oummah, Abd Ezzine, Gharib, Ya Harib minni, ces œuvres talentueuses de Ahmed Gharbaoui, pourtant éclaboussées par Moulhimati ? Et sait-on que Mohamed Idrissi n’a pas chanté que Aandi Badouiya ? Mais ainsi va la vie des chansons, certaines font les frais du triomphe des autres. Mieux qu’une vie, quelques chansons couronnées par «Filbali Oughniyatoun» furent passibles d’un destin. Ainsi Ma na illa bachar. Traité de «pipelet» par un ami bienveillant, Taïeb El Alj lui répliqua qu’il ne pouvait être autrement, puisqu’il n’était qu’«un être humain doué d’un cœur et d’un regard». Sur ce,  il prit congé de son querelleur et se dirigea vers sa voiture. Celle-ci refusa de démarrer. Ce dont il profita pour continuer sur sa lancée. Mais, une fois rentré chez lui, il rangea le poème dans un tiroir, puis le négligea. Sa femme le découvrit. Elle encouragea El Alj à le soumettre au compositeur Abdelkader Rachdi. Celui-ci n’en voulut pas. Le parolier se tourna alors vers Abdelwahab Doukkali, qui se  fit un plaisir de le mettre en musique. Las! la commission des paroles rejeta le poème, pour motif d’ambiguïté. Le peuple risquerait, argumenta-t-elle, de confondre «ana ddad lhakma» (je m’oppose à la sagesse) avec «ana ddad lhoukouma» (je suis contre le gouvernement). Ce n’est que deux ans après que Taïeb El Alj est parvenu à persuader les censeurs que ce malentendu ne saurait se produire. La chanson, enfin rendue publique, enflamma le public. Même le Roi Hassan II l’apprécia. Il tint à ce qu’elle franchit les frontières. Et c’est dans cette vue qu’il invita la Libanaise Sabah, en tournée au Maroc, à la chanter. Ce qu’elle fit de bon cœur.

«Bared ou skoun» et «Mana illa bachar» ont failli ne jamais voir le jour
La commission des paroles allait encore se distinguer en refusant l’imprimatur à Bard ou skhoun. Son président à l’époque, le Syrien Wajih Fahmi Salah, flairait dans ses paroles un remugle salace. En fait, il était incapable de saisir la dimension métaphorique du texte, qui disait : «Chaud et froid tu souffles ô amour / Et contre moi tu t’es ligué toi et la dame de couleur brune».
Ce sont ces itinéraires recomposés des hymnes intergénérationnels qui donnent du sel à «Filbali Oughniyatoun». Mais après avoir bien fréquenté l’émission, on se demande toujours par quelle magie des chansons deviennent plus irrésistibles que d’autres. Mystère !