Chaïbia n’offrira plus son art chatoyant et atypique

Le vendredi 2 avril, s’éteignait Chaïbia Talal. Le monde des
arts en est bouleversé.
Il a perdu non seulement une artiste flamboyante, mais aussi
une dame au grand cœur. Portrait.

Les artistes, c’est bien connu, ont le cœur fragile. A force de battre la chamade, d’être mis à contribution, de soupirer sans fin, il finit par flancher. Talal Chaïbia, qui l’avait sur la main, en usa tellement, pour son art, pour les siens, pour son prochain, qu’il refusa de continuer de remplir sa fonction, celle de battre.

Juste avant sa mort, elle faisait encore rire ses infirmières et leur demandait de pousser des youyous

«Votre mère est morte», vint annoncer son fils, Houcine Talal, à Ghattas, Mellakh, Hariri, Hassani, Afifi et Rahoule, qui fondirent en larmes. Et les infirmiers de la clinique Hakim n’étaient pas les moins affectés. Quelques heures plus tôt, l’impayable mamie les faisait se tordre de rire. «Nous étions tristes. Elle était gaie. Elle ne cessait de plaisanter. Elle nous demandait de pousser des youyous», raconte, d’une voix éplorée, une jeune infirmière. Chaïbia tenait à expirer dans la joie et à être ensevelie dans le faste. Elle exigea un cercueil immense, beau, somptueux. A la mesure de cette dame, si attachante que le nec plus ultra du monde de la politique, du spectacle, des arts et des lettres, se rendit, submergé d’émotion, à ses obsèques. Chaïbia avait raté sa naissance. Elle réussit sa mort.
Chaïbia n’est pas née coiffée. C’est à Tnin Chtouka, dans la région d’El Jadida, qu’elle vit le jour au sein d’une famille impécunieuse. Une de ces cambrousses où les journées s’étirent interminablement à coup de labeur aussi forcené que mal rétribué. De quoi étouffer dans l’œuf la nature joviale et imaginative de l’enfant. Pour ne pas s’abîmer dans la mélancolie, Chaïbia passait le plus clair de son temps à courir à travers champs ou à scruter, avec délectation, le paysage. Elle aimait tant cueillir les marguerites et les coquelicots pour s’en orner les cheveux qu’elle avait abondants. On la surnomma «la folle». Elle en riait. Jusqu’au jour où on l’arracha à ses rêveries bucoliques pour la marier, à son corps défendant. Elle avait à peine 13 ans. Il était d’un âge certain. Et sûrement pressé, car il lui fit un enfant puis accomplit le grand saut.

Jeune veuve et orpheline d’une enfance brutalement abrégée

Voilà donc Chaïbia veuve précoce et orpheline de son enfance brutalement abrégée. Que faire quand on a quize ans, pas un sou en poche, et un mouflet sur le dos ? Point d’horizon sinon le balai et la serpillère soulageant de leur crasse les bourgeois de la grande ville, en contrepartie d’un maigre pécule. Par un petit matin printanier, Chaïbia, le cœur en marmelade, déserta sa campagne natale. Les marguerites et les coquelicots allaient se faner en paix. Elle accosta à Casablanca. Ce fut la galère. Turpitudes et avanies. Tenace, Chaïbia ne s’abandonna pas au désespoir. Advint l’embellie, sous forme d’embauche par un Français particulièrement charitable envers les bonnes marocaines. Il ne la faisait pas ployer sous la tâche, et elle mettait à profit ses moments perdus, en se faisant belle, en disant la bonne aventure et en rassemblant, de mémoire, les bris du bled perdu. «J’en ai gardé un amour de la terre, de la mer, des rivières, des fleurs qui apparaissent après la pluie, au printemps, dans le bled». Souvenirs, souvenirs. Souvenirs tellement pressants qu’elle se mit à les recomposer, d’une singulière manière, sur la toile. Dans le secret.
Des historiens de l’art attribuent à l’employeur de Chaïbia l’éveil de celle-ci à la peinture, se fondant sur l’exemple de Ben Allal qui s’enracina dans la peinture grâce à l’artiste Jacques Azéma, dont il était le cuisinier. Mais Chaïbia élabora sa propre version et la répétait à l’envi. Elle serait venue à la peinture à la suite d’un songe : «Il y a eu un rêve précis, extraordinaire, que j’ai fait à l’âge de vingt-cinq ans. Je revois un ciel bleu où tournoient des voiles, des gens inconnus qui s’approchent de moi et me donnent des papiers et des crayons. Le lendemain, je suis allée acheter de la peinture bleue avec laquelle on peint les cadres des portes et j’ai commencé à faire des taches et des empreintes». Variante de cette version: «J’étais chez moi, le ciel était bleu, bardé d’étendards qui claquaient au vent, comme s’il y avait une tempête. De la chambre où j’étais, jusqu’à la porte, à travers tout le jardin, il y avait des cierges allumés. La porte s’est ouverte. Des hommes en blanc sont entrés. Ils m’ont apporté des pinceaux et de la toile. Il y avait des jeunes et deux vieillards avec de longues barbes. Ils m’ont dit : “Ceci est dorénavant ton gagne-pain”». Belle histoire que cette vocation, fruit savoureux d’un rêve éclos par une nuit lumineuse. Mais elle se heurte à un scepticisme légitime. Chaïbia aurait rêvé qu’elle avait rêvé.

Elle avait un don latent, qui a éclaté à la faveur de circonstances intimes

«Il serait absurde de croire qu’une vocation puisse découler d’un rêve. Chaïbia possédait un don latent qui a éclaté à la faveur de circonstances intimes. C’est tout», rectifie Saâd Hassani. On ne peut qu’en convenir, même si la version de Chaïbia permet d’entretenir le mythe.
Toujours est-il qu’après cette «révélation», la future diva de la peinture rangea sa serpillère au magasin des vieux accessoires et s’empara de sa palette. Avec le vorace appétit de ceux qui n’ont jamais mangé à leur faim. De sa main teintée de henné, surgirent alors des corps aux visages dilatés, au point d’en devenir difformes, des couleurs vives, parfois criardes, un univers hallucinant. On aurait dit que cette peinture convulsive ressortissait à un état d’urgence, à une fièvre, une hâte à saisir le réel et à le dépasser. Chaïbia préféra la conserver sous le boisseau, comme si elle se sentait coupable de marcher sur les brisées de son fils, Houcine, peintre reconnu. Et c’est un peu grâce à ce fils qu’elle eut sa place au soleil pictural. Le critique d’art Pierre Gaudibert, accompagné de Ahmed Cherkaoui et d’André El Baz, était venu «apprécier» les œuvres de Houcine Talal. Au terme de la visite, Chaïbia sortit timidement ses toiles d’un carton. Ils furent fascinés, voire troublés par l’intensité et la vitalité qui s’en dégageaient. Voilà comment l’ancienne bonne traça son chemin et s’envola vers la gloire.
Pendant que l’Occident tressait des lauriers à Chaïbia, les ténors de l’art contemporain marocain la dégommaient consciencieusement, sous couleur de défendre la peinture contre l’incursion de l’art naïf, pour lequel ils affichaient un mépris souverain. La nouvelle venue était considérée comme quantité négligeable, avec laquelle ils ne frayaient pas. D’ailleurs, elle ne faisait rien pour soigner son image. Ses prestations, à la télévision ou à la radio, fleuraient bon le terroir. Elles étaient savoureuses mais guère gratifiantes. Et les détracteurs s’en servaient pour mieux rabaisser l’intruse. Mais l’argument selon lequel la peinture de Chaïbia devait être discréditée parce qu’elle était naïve ne tenait pas. «Chaïbia n’a jamais été un peintre naïf. D’ailleurs, elle se mettait en rogne quand on s’avisait de la qualifier ainsi. Un tableau naïf raconte forcément une histoire. Or, il n’y en a point dans ses œuvres. C’est le geste pictural simple, net et brut», explique Saâd Hassani. Ce que conforte Abdelhay Mellakh : «Sa peinture n’est pas naïve mais brute. Chaïbia ne pense pas ses couleurs, ne les mélange pas ni ne les pigmente. Un rouge est un rouge pour elle. Point final.»

L’Occident lui tressait des lauriers quand, au Maroc, l’art naïf était encore ostracisé

L’art de Chaïbia, de l’art brut ? On comprend alors que les tenants de ce courant, et à leur tête Pierre Corneille, s’en fussent épris au point de hisser Chaïbia au rang d’emblème. A tort, souligne le poète Mostafa Nissabouri : «On peut saisir une certaine ressemblance. Mais cela ne va pas au-delà. La peinture de Chaïbia s’affranchit des formes convenues ici et là. Elle a créé sa propre école et elle a porté à incandescence sa propre expression avant-gardiste».
Inclassable, inimitable, unique, tels sont les qualificatifs qui reviennent dans la bouche des esthètes. Le monde de l’art ne s’y est pas trompé : elle était sans cesse sollicitée pour des expositions partout, elle est présente dans les musées les plus prestigieux, elle fut couverte de couronnes, et elle demeure la seule artiste marocaine à être cotée en Bourse. Quant à la valeur de ses œuvres, elle atteint des sommets himalayens. Un collectionneur japonais vient d’acquérir une de ses toiles pour la bagatelle de 900 000 DH. Les prix de ses tableaux oscillent, selon leur dimension et leur acte de naissance, entre 200 000 et 500 000 DH. Le moindre petit format coûte 30 000 DH. Une simple sérigraphie flirte avec les 20 000 DH. Impressionnant.
Facétie du destin, la petite paysanne vouée à l’indigence a fini sa vie riche et comblée. Pour autant, elle refusait obstinément de se vautrer dans le luxe, occupant toute sa vie l’appartement légué par son employeur. Elle y tenait table ouverte. Artistes, cinéastes et comédiens s’y invitaient. Quand ils se trouvaient aux abois, elle leur prêtait secours. Quand un nécessiteux se présentait, elle le couvrait d’argent. Tout le monde louait sa générosité, qu’elle dispensait sans chichis. Aujourd’hui, elle a rejoint le paradis des artistes. Il faut l’imaginer musardant parmi les coquelicots et les marguerites célestes. On n’échappe pas à son enfance, même après la mort n
Et-Tayeb Houdaïfa