Ces écrivains marocains qui réinventent la langue française

Ecrire en français et penser dans sa langue maternelle, telle est la singularité des lettres marocaines, leur puissance et leur force aussi. Certains de leurs servants hors normes
témoignent ici de leur rapport à  la langue qu’ils ont choisi d’honorer.

Une des particularités de la situation linguistique au Maroc est que les langues en présence sont fortement hiérarchisées. En témoigne le confinement du berbère et de l’arabe marocain, pourtant langues maternelles, dans la seule oralité, alors que des idiomes «étrangers», tels que l’arabe dit «classique» et le français, arborent un statut de prestige. Aussi, les écrivains se retrouvent-ils dans la position inconfortable d’éviter la langue dans laquelle ils s’émeuvent, pleurent et rêvent, pour recourir à  un outil linguistique acquis en milieu formel. Mais si le choix de la langue arabe paraà®t naturel, pour des raisons religieuses et culturelles, celui du français reste condamnable aux yeux d’aucuns.

Francisants-arabisants, l’opposition n’est plus d’actualité
On se souvient de ces joutes épiques entre «francisants» et «arabisants», au lendemain de l’Indépendance. Les uns plaidaient la cause du français, au nom de la modernité, les autres les taxaient de traà®trise. La presse, surtout arabophone, y allait, elle aussi, de son couplet incendiaire contre les «agents du colonialisme». Aujourd’hui, l’acuité du débat s’est nettement émoussée. Il n’empêche que la question resurgisse, tel le serpent de mer, à  chaque frémissement. «La langue française n’est pas ma langue maternelle, c’est la langue dans laquelle j’écris. Si, par exemple, j’étais médecin, ingénieur ou banquier, je ferais usage de la langue française dans la mesure de mes moyens, et cela ne soulèverait pas, comment dire, de questions. Ce ne serait pas quelque chose d’étrange. Autre chose est un écrivain dont la langue n’est pas le français et qui écrit en français. Alors, là , j’ai vu pas mal de gens étonnés, comme si j’étais un animal de zoo», observe Driss Chraà¯bi.
Entre le français et l’arabe, le cÅ“ur de Driss Chraà¯bi n’a jamais balancé. Pour la simple raison que le premier s’est imposé à  lui, compte tenu de sa scolarité à  la Mission française. Nadia Chafik, auteur de A l’ombre de Jugurtha, est dans le même cas. «La langue française, pour moi, n’est pas un choix mais un concours de circonstances». Son père, responsable pédagogique au ministère de l’Education nationale, l’avait, dans un premier temps, inscrite dans une école marocaine pour l’en retirer, deux ans après, en raison de la défectuosité du système. Et c’est dans une école de la Mission française qu’elle s’est retrouvée. «C’est ainsi que j’ai appris la langue française et qu’aujourd’hui j’enseigne et écris dans cette langue», souligne-t-elle.

A l’époque, le français était la langue du pouvoir
Le français, Rajae Benchemsi (Paroles de nuit, Fracture du désir, Coiffeur d’âmes) s’y est immergée dès l’âge de quatre ans. Là  encore, par la volonté paternelle. «Mon père a tout simplement mis ses enfants dans une école française parce qu’à  l’époque c’était la langue du pouvoir. Il fallait donc préparer ses enfants à  un Maroc qui allait s’exprimer dans cette langue. Et je crois qu’il ne s’est pas totalement trompé», dit-elle. Cependant, il ne faut pas croire que le paysage littéraire francophone est peuplé exclusivement de fruits de l’école française. Tahar Ben Jelloun, Abdelkébir Khatibi, Abdelfattah Kilito, et tant et tant de nos romanciers, ont été nourris au lait des langues française et arabe. Ils ont délibérément choisi la première. Revenant sur son enfance, Abdelfattah Kilito raconte : «Le français était alors considéré, enfin nous le considérions, comme une langue de l’écrit. C’est-à -dire qu’on n’avait pas l’occasion de le pratiquer, de le parler. La langue que je parle spontanément, c’est l’arabe dialectal. Le français est resté finalement pour moi la langue de la littérature. Et donc du plaisir que procure la littérature».
Qu’elle leur soit prédestinée ou qu’ils l’aient adoptée, la langue française est chez les écrivains marocains l’objet d’un culte. Maâti Kabbal, écrivain et chroniqueur, parle judicieusement d’un rapport amoureux. Exprimé, à  l’occasion, de manière superlative. «J’avoue que c’est une langue qui me fascine encore aujourd’hui, énormément. C’est une langue d’une richesse absolument infinie, qui peut être à  la fois crue et sensuelle, qui peut être belle, qui peut être précieuse. Et puis il y a une espèce de discrétion dans cette langue, qu’on ne trouve pas toujours dans d’autres langues», s’exclame Rajaâ Benchemsi. Ah, qu’en termes galants ces choses-là  sont dites ! On pourrait multiplier les confessions de cette veine-là . Ce qui montre à  l’évidence que les écrivains francophones ne ressentent pas l’once d’un sentiment de culpabilité qu’aurait pu susciter, chez eux, le choix de la langue française comme support de leurs écrits.

Une déstructuration du français qui n’est pas toujours délibérée
Leur amour pour la langue française ne dissuade pas les écrivains marocains de s’en amuser, de la subvertir, de la transgresser, manière de se l’approprier. Nadia Chafik se plaà®t à  glisser dans ses romans des «corps étrangers», en y mettant les formes : «J’exploite un peu l’écriture en langue française en greffant sur cette langue mon patrimoine national culturel, berbère et arabe pour épicer le tout, car il y a certaines choses, certaines idées, certains proverbes qui ne peuvent pas être rendus en langue française, et que je mets en italiques pour leur donner du relief».
Dans ses narrations des enquêtes de l’inspecteur Ali (l’Inspecteur Ali à  Trinity College, l’Inspecteur Ali et la CIA), Driss Chraà¯bi écorche savamment normes syntaxiques et règles lexicales; «La langue française ne me pose, ne m’a jamais posé de problèmes. Simplement, est-ce la langue qu’emploierait un Français d’origine ? Je dis non. Le français tel que je l’écris, ou même tel que je le parle, c’est une langue que je fabrique. Et, dans le cas de l’inspecteur Ali, il y a des expressions, des tournures de phrase qui lui sont propres», affirme-t-il. Mais cette «déstructuration» de la langue d’écriture n’est pas toujours réfléchie, elle peut être liée à  la présence de la langue maternelle ou de l’arabe classique dans l’esprit de l’écrivain.
Abdelfattah Kilito, qui écrit indifféremment en arabe et en français, soutient ceci : «Il n’y a pas l’une ou l’autre, il y a l’une et l’autre. Car lorsque j’écris en arabe, j’écris aussi en français, et vice versa. Les deux langues sont présentes, et il y a, quand j’écris, un effet continuel de traduction. C’est-à -dire que la langue n’est pas quelque chose de pur ou de simple. C’est quelque chose de complexe. Elle est mêlée à  une autre langue au moins. Ecrire, c’est finalement traduire, ou se traduire. Et je crois que c’est, là , la situation du bilingue, il est tenu à  une continuelle traduction».
Bilinguisme, le mot est lâché. C’est lui qui confère à  la littérature marocaine d’expression française une saveur inattendue. «Ecrivant en français, je savais que je n’écrivais pas en français, témoigne Edmond Amran El-Maleh. Il y avait cette singulière greffe d’une langue sur une autre, ma langue maternelle, l’arabe, ce feu intérieur». Refoulée, la langue maternelle ressurgit en infléchissant la pensée. Ce qui conduit l’écrivain à  ce paradoxe d’écrire dans un idiome et de penser dans une autre. Abdelhak Serhane n’en fait pas un mystère : «Une transposition se fait, une traduction simultanée : la réflexion est marocaine, arabo-musulmane. La transcription se fait dans une langue étrangère que j’ai faite mienne. Entre ma pensée et mon écriture, un travail se fait, de manière très naturelle. J’essaie, en somme, de plier la langue française à  une pensée arabe et marocaine». Rares sont les écrivains marocains qui échappent à  ce dédoublement. Nadia Chafik constitue l’exception. «Lorsque j’écris en français, c’est le dictionnaire français qui s’ouvre dans ma case mentale et je ne pense, à  ce moment-là , qu’en français», assure-t-elle.
Si le fait d’écrire dans une langue et de penser dans une autre est parfois vécu dans la souffrance, il permet à  l’écrivain de réinventer son outil linguistique, voire de le créer. «On a toujours sa propre langue, tient Rajaa Benchemsi. Et donc le français, tel que moi je le véhicule, il est certain que c’est le mien, qui a traversé mon parcours, ma vie, avec ses hauts et ses bas. Donc avec mon vécu. Il est évident que toute langue habite un espace déjà  habité, au préalable, par un vécu. Je pense que je n’y échappe pas. Cela me paraà®t tout à  fait normal».
Les puristes ont beau s’en offusquer, ces langues particulières qui, souvent et plaisamment, se moquent du diktat de la norme, enrichissent, à  leur manière, la langue française. C’est ce qui rend la littérature marocaine d’expression française riche et captivante.