Ce que les Marocains écrivent

Pour la cinquième année consécutive, le Rapport de la Fondation Al Saoud sur l’état de l’édition et du livre au Maroc, au titre de l’année 2018/2019, vient éclairer un champ très peu documenté. Langue maîtresse, genres de prédilection, nouvelles technologies : le rapport dit tout.

Depuis que la Fondation du Roi Abdulaziz Al Saoud s’est fixé pour mission d’explorer le champ éditorial marocain, chacune de ses études apporte un éclairage rare et précieux des éléments quantitatifs de la production nationale. En outre, la comparaison d’année en année permet d’étayer et d’expliquer certaines tendances éditoriales nationales. A titre d’exemple, l’on a remarqué, dans un précédent rapport, l’intérêt grandissant pour la production philosophique et religieuse : fait somme toute positif, puisqu’il contrecarre l’invasion de la production moyen-orientale dans ces domaines délicats. Cette année, d’autres éléments semblent évoluer aux rythmes du développement numérique et de l’accès croissant à l’édition et aux subventions. Pour rappel, les rédacteurs du Rapport de la Fondation Al Saoud ne se basent que sur des informations bibliographiques vérifiées et recueillies dans la base de données de la fondation. Chaque année, une caravane sillonne les différentes régions du Royaume pour se fournir auprès des diffuseurs, éditeurs et libraires, ainsi que sur le web pour l’édition numérique. A noter que pour l’année 2018/2019, le nombre de publications a connu une augmentation minime par rapport à l’année précédente (1,75%).

L’arabe, langue maîtresse

S’il y a bien une constante depuis le début de l’étude quantitative autour de l’édition au Maroc, c’est bien la suprématie de l’arabe en tant que langue de création. En effet, l’arabe constitue 78% de la production littéraire et intellectuelle marocaine. Et pour cause. Depuis le milieu des années 1980, plusieurs facteurs contribuent à cette prépondérance, à savoir «la généralisation de l’instruction publique, et, d’autre part, l’accroissement du nombre d’étudiants accueillis par les universités dans les branches littéraires et celles des sciences humaines et sociales qui sont enseignées en langue arabe depuis le milieu des années 1970», nous explique le rapport.

Les publications marocaines en langue française ont connu une légère progression quantitative par rapport à l’année précédente, en passant de 485 à 675 titres, mais restent loin derrière, en raison d’un net recul du français. 18,35 est le pourcentage de publications francophones au Maroc. Les autres langues étrangères ne pèsent rien, avec 1,85% pour l’anglais et 0,4% pour l’espagnol, le portugais et l’allemand.

La deuxième langue officielle du pays ne s’en sort pas mieux. Il y a à peine 45 titres, toutes langues amazighes confondues. Toujours davantage dans la littérature que dans l’essai, plus en tachelhit (Souss) qu’en rifain, les ouvrages divergent dans le choix du caractère de transcription. Le latin-tifinagh vient en première ligne, avec 23 ouvrages, loin devant le latin, l’arabe, l’arabe-tifinagh et le tifinagh seul. Richesse ou éparpillement : à voir.

La littérature en avant

Pour ce qui est de la répartition des champs disciplinaires, le Maroc ne s’isole pas de la tendance internationale. La littérature (roman, nouvelles, poésie, littérature dramatique, etc.) occupe 20,39% de l’ensemble des titres publiés en 2018/2019. Notons, par contre, que contrairement à la tendance européenne, la littérature marocaine reste majoritairement occupée par la poésie. Et pour cause, les éditeurs marocains continuent à célébrer la poésie, malgré la difficulté majeure liée à sa vente. Cette année encore, 264 recueils ont été publiés, contre 254 œuvres narratives (roman et nouvelle).

Juste derrière, le droit vient toujours en deuxième position, suivi des études islamiques, des études sociales et de l’histoire.

La production dans les champs de l’économie et de la politique s’améliore sensiblement, contrairement à d’autres champs qui restent déficitaires, tels que l’éducation, les écrits sur l’art, la linguistique, l’étude des autres religions, la géographie, le management ou la psychologie.

Le numérique qui monte

Véritable tournant en si peu de temps : le champ numérique a explosé en production éditoriale. Mutation effective dans les modes de production et de circulation de l’écrit dans la société marocaine, la production numérique, en sciences humaines et sociales, est passée de 3,4% (2015/2016) à 20,31% (2018/2019).

Si la prépondérance de l’arabe est toujours de mise, on note avec surprise l’augmentation des publications en langue anglaise (6,7%). Autre surprise : l’inversion de la hiérarchie dominante dans l’édition traditionnelle, puisque les publications en matière de droit et de littérature sont, elles, insignifiantes en version numérique (moins de 8%), contrairement à l’économie (30,9%), les études religieuses (17,5%) ou la politique (13,4%).
Cette profusion des ouvrages économiques et politiques s’explique par l’aisance de la production numérique et l’existence d’un fort capital de recherches universitaires. Quant à la production religieuse, c’est la Fondation multinationale Mouminoune Bila Houdoud qui est en tête avec 303 titres publiés en arabe. Le but est de promouvoir la réflexion autour de la religion, loin des dogmes restrictifs et les valeurs d’ouverture et d’égalité entre les religions, ce qui n’est pas pour déplaire…