Casablanca s’habille d’un nouveau théà¢tre

La place Mohammed V retrouve ses lettres de noblesse et s’offre un nouvel espace de dramaturgie.

L’architecte Christian de Portzamparc impose son concept d’îlots ouverts à  Casablanca.

Le théâtre est un endroit qui prétend à l’immatériel. C’est aussi un lieu qui raconte son histoire avant de relater celle des autres. De ces histoires qui s’inscrivent dans la mémoire collective et qui ont marqué les Casablancais, on retiendra la  destruction du premier  théâtre de la capitale économique. Un lieu qui, depuis 1920, a rassemblé, autour duquel se sont tissées des dramaturgies, se sont fait connaître des comédiens… «Beaucoup de lieux ont disparu dans la ville, mais ce qui a le plus touché les Casablancais, c’est la destruction du théâtre», confirme l’architecte et ancien président de Casa mémoire, Rachid Andaloussi. Le traumatisme est toujours présent, vivant ! Il est vrai que  le rapport que nous gardons  avec ce genre de lieux est quasi organique. Et c’est bien pour cela qu’on a dû prendre, cette fois-ci, les précautions nécessaires avant d’entamer la construction d’un nouveau théâtre.
D’éminents architectes ont répondu à l’appel lancé par la ville et la fondation des arts vivants pour offrir à la capitale économique un théâtre à sa grandeur. Cinq binômes se sont formés à cet effet : Christian de Portzamparc (France) et Rachid Andaloussi (Maroc), Franck Ghery (USA) et Saâd Benkirane (Maroc), Mecanoo (Pays-Bas) et Abderrahim Sijilmassi (Maroc), Rem Khoolaas (Pays-Bas) et Kilo Architectures (Maroc), Zaha Hadid (Irak) & Omar Alaoui (Maroc) et le Cabinet Rachid Lazrak. Chacun y est allé de son crayon, de ses goûts, de sa création. Et c’est le binôme Christian de Portzamparc et Rachid Andaloussi qui a été choisi par le jury. Leur maquette a su séduire par son esthétique mais aussi par sa fonctionnalité.
Des idées nouvelles, une conception nouvelle, CasArts le projet que portent les deux lauréats a su s’imposer. Un projet architectural qui semble croire à l’interdisciplinarité des arts de la scène. Les différents espaces conçus à cet effet y témoignent. Le nouveau refuge de la dramaturgie régnera donc sur la place Mohammed V et s’étendra sur 24 000 m2. Un espace conçu pour accueillir beaucoup de monde, en alliant différents espaces dédiés aux arts de la scène avec ses trois grandes salle : une polyvalente d’une capacité de 1 800 spectateurs, un black-box, d’une capacité de 400 places annexé à un auditorium de 600 places. Sans oublier «l’arrière scène et l’accessibilité aux lieux», insiste M. Andaloussi.

Histoire d’une rencontre
«J’aime concevoir des formes architecturales pour la musique… l’écoute et le regard, deux royaumes de la perception y dialoguent et répondent librement. C’est une grâce de l’espace», ainsi s’exprime de Portzamparc, l’architecte du théâtre CasArts. L’architecte et créateur qui a osé rompre avec les lignes bien tracées et les conventions haussmanniennes. L’artiste a créé, dans les années 80, le concept d’«îlots ouverts». Basé entre autres sur l’alternance des hauteurs. L’architecte est le premier Français à obtenir le prix Pritzker (qui équivaut au prix Nobel en architecture). Pour la petite histoire, de Portzamparc est né à Casablanca en 1944, dans la clinique Compte (A Mers Sultan). «Dans cette chambre où a été admise Joséphine Backer suite à un malaise lors de son spectacle au Rialto». Portzamparc a quitté Casablanca à l’âge de 4 ans. Le voilà de retour avec un grand projet abordant la place Mohammed V. Ce lieu d’apparence austère, cerné de toutes parts par des institutions, n’a pas été facile à approcher pour les deux associés. Il a fallu marquer des ruptures tout en osant le changement. Autant de précautions à prendre et auxquelles le binôme a dû faire face. Pour Portzamparc, il n’existe pas d’obstacle, «il fallait créer des îlots ouverts».
Les traits de l’artiste allaient soumettre l’hostilité et dompter l’espace. Donner un nouveau souffle au lieu, dessiner, effacer, parler, écouter… Posséder les lieux sans les dénaturer, tel est le défi que s’est imposé le binôme.  
Le nouveau théâtre prend racine sur un lieu encombré de traumatisme mais il a été conçu, également, dans la joie d’une rencontre, d’une complicité. Lorsque l’un parlait, l’autre enregistrait, écoutait, regardait. Christian de Portzamparc «puise toute sa force de l’écoute», explique l’architecte marocain qui a conseillé le créateur sur l’histoire de sa ville. «On ne peut pas crayonner à deux. C’est Christian de Portzamparc qui a dessiné. Moi je tiens l’histoire, je tiens la ville». C’est ainsi que se sont dessinées les premières lignes, les premières esquisses de CasArts. Des formes qui se sont imposées, peu à peu à la place Mohammed V.
 Si les Casablancais ne se sont pas encore remis de la destruction de leur premier théâtre, ils ne se sont pas remis non plus de la déception  du théâtre Mohammed VI, dont la majorité ignore jusqu’à l’existence. Bien sûr, on  ne peut circonscrire l’activité théâtrale à un lieu. Mais ceci dit, il y a des lieux qui parlent plus que d’autres !