Casa et Rabat vont résonner des «nouba» de Andalussyat

Pour la 4e fois, du 29 novembre au 1er décembre, le festival Andalussyat conviera,
à  Casa et Rabat, tous ceux qui veulent s’immerger pour un moment dans la magie
de l’héritage andalou, servi par des grands noms tels Briouel, Souiri, M’tioui…
ou encore pour le malouf tunisien Zied Ghars, et pour le gharnati Noureddine
Larbi. L’occasion d’un petit détour par l’histoire de ce genre musical.

AU lendemain de la chute de Grenade, l’Espagne chrétienne, dans sa volonté de marquer symboliquement le territoire reconquis, s’est empressée d’effacer toutes les traces de la présence arabe, depuis le chameau jusqu’au palmier, en passant par les lieux de culte, à  l’exception des monuments, qui demeurent de bon rapport. Pendant que le Maghreb conserve religieusement le souvenir du paradis andalou. Dans les vieilles familles de Tunis, de Tlemcen ou de Fès, on se passe encore, paraà®t-il, de père en fils aà®né, la clé de la maison perdue de Cordoue. Et surtout, on entretient le feu grégeois d’une musique éclose en Andalousie : la musique andalouse.

Réservée auparavant aux initiés, la musique andalouse est aujourd’hui largement répandue
Naguère, au Maroc, seuls les initiés goûtaient ce genre musical. Les moins jeunes se souviennent qu’au temps o๠la radio régnait sans partage, les profanes se dépêchaient d’éteindre leur poste dès que celui-ci diffusait de la musique andalouse. Les musiciens étaient surnommés «shab ghriyba», allusion à  un gâteau sec qu’on préparait à  l’occasion des fêtes, sous-entendant par là  que la musique andalouse était destinée aux repus. Ce temps-là  est heureusement révolu. Depuis quelques années, la musique andalouse ne cesse de conquérir des territoires jusque-là  imprenables. Qui n’a pas dans sa discothèque un Bajeddoub, un Souiri ou un Bennis ? Cet engouement massif se manifeste par une présence forte à  la télévision comme à  la radio, une dizaine de festivals annuels, à  Casablanca, Rabat, Fès, Tétouan, Chefchaoun, Oujda et Essaouira, une multiplication d’associations à  travers le Royaume.

La plus militante est sans conteste l’Association des amateurs de musique andalouse du Maroc. Elle est née en 1958. Haj Driss Touimi Benjelloun en est le fondateur. S’assignant la mission de faire épanouir et fructifier ce legs inestimable de l’âge d’or arabe, elle n’a pas lésiné à  la tâche, procédant, en 1960, à  l’enregistrement de huit noubat exécutées par Moulay Ahmed Loukili, Abdelkrim Raà¯s et Mohamed Ben Larbi Temsamani, établissant, quelques années plus tard, une notation musicale du tarab al-ala ; contribuant, avec le concours du ministère de la culture, à  l’enregistrement de l’anthologie al-ala ; fondant le musée de la musique andalouse à  Fès, et, enfin, mettant sur pied, en 2004, le festival Casandalouse, rebaptisé Andalussyat.

Venu d’Irak, Ziryab fixe les règles de la musique andalouse dans le Cordoue du IXe siècle
Plus les saisons défilent, plus Andalussyat s’affirme comme un rendez-vous immanquable pour les nombreux amoureux des musiques andalouses. Ce sont celles-ci qui ont la part belle dans cette manifestation dont la curiosité est sans rivages, puisqu’elle accueille également des registres distants tels que le flamenco ou le fado. Al-ala, tarab gharnati et malouf rythment trois journées pleines au terme desquels le public a son content de sons, de mélodies et de nostalgie, la musique andalouse étant porteuse d’une histoire.
Pour qui désire en remonter le cours, une figure lumineuse s’impose, celle de Ziryab (né à  Bagdad en 789, mort à  Cordoue en 857). Pourchassé par la police de Haroun Arrachid à  la suite d’un complot ourdi contre lui par son jaloux maà®tre de musique, Ishaq Al Mawsili, il s’enfuit à  Kairouan puis se réfugie à  Cordoue, o๠Mansour El Yahoudi, premier musicien de la cour de Abderrahman II, le prend sous son aile tutélaire. «Ziryab surprend par ses méthodes pédagogiques, fondées sur l’examen suivi du perfectionnement de la voix et l’assimilation progressive de la mélodie et du rythme. Il innove dans le domaine proprement musical en inventant une structure originale de la séance musicale. Il crée une nouvelle forme de nouba, dont l’ouverture est le nachid (récitatif), le basit à  rythme lent, et la clôture, les mouharrakat et les ahzaz, des chants légers et vifs», affirme le musicologue Omar M’tioui.

C’est à  la zaouia Al-Harraqiya qu’on doit l’épanouissement de la «ala»
Ibn Baja (né à  Saragosse en 1070 et mort à  Fès en 1138) reprend les principes posés par Ziryab pour les améliorer. Il introduit de nouvelles formes poétiques dans la nouba, le mouashshah et le zajal, crée les mouvements dits al-istihlal et al-amal. Saragosse tombée, en 1118, il met les voiles vers Fès o๠l’attend une mort par poison.
L’an 1492 scelle la fin de la présence arabe en Andalousie. Beaucoup de réfugiés s’installent à  Tétouan, Fès, Rabat et Salé. Dans leurs chiches bagages, la musique andalouse qu’ils vont répandre. Si elle s’enracine fortement au début, un siècle après elle commence à  se faner. Un érudit tétouanais, Mohamed Ibnou Lhoussain Al Hayek, la sauve, en 1800, d’une mort certaine, en compilant dans un ouvrage imposant des centaines d’airs promis à  l’essoufflement. Plus tard, le vizir Al-Jamià® publie une anthologie intitulée Précis du Kounash de Al Hayek, qui archive les bases du tarab al-ala.
Curieusement, la zaouia Al-Harraqiyya se mêle à  l’épanouissement de al-ala par l’intermédiaire de son chef spirituel, Sidi Mohamed Al-Harraq (mort en 1844), qui lègue à  son disciple, Moulay Larbi Dilaià®, un recueil de poèmes, Diwan. Tous les maà®tres de al-ala vont s’y précipiter, nous dit Omar M’tioui, pour y cueillir matière à  leurs chants : Al Brihi (1850-1944), Al Mtiri (1870-1946), Jaà¯di (1873-1952), Baroudi (mort en 1950), Ouriaghli (mort en 1955), Alami (mort en 1959), Siyyar (1892-1964), Loukili (1907-1988), Raà¯s (1912-1996), Ben Larbi Temsamani (1920-2001).
Musique savante comprenant onze noubat, chacune divisée en cinq mouvements, mizan, joués sur cinq rythmes de base à  l’aide d’instruments tels que le qanbouz ou le rbab, le violon, le oud ramal, le violoncelle, l’alto, le tar et la derbouka, la ala s’est imposée particulièrement à  Fès, Tétouan et Chefchaouen. Rabat, Salé et Oujda ont pris goût, elles, au tarab al-gharnati. «Les écrits et documents disponibles montrent que le développement de ce style au Maroc est dû, soit aux juifs marocains, soit à  des familles algériennes qui sont venues s’installer au Maroc à  la fin du XIXe siècle et au début du XXe», note Ahmed Aydoun dans Musiques du Maroc (*) .

Comme al-ala, le tarab al-gharnati utilise le rbab, le oud ou encore le violon, en y ajoutant la mandoline et le banjo. La nouba (16 dont 4 inachevées) y est aussi l’élément essentiel. Mais à  la différence de la ala, oà¹, ainsi que le reflète son nom, l’instrument est capital, le tarab al-gharnati favorise le chant, sous ses aspects solitaire et solidaire. C’est grâce à  Mohamed Bensmaà¯l (Oujda) et Mohamed Benghabrit (Rabat) que ce style, qui a déboulé de l’algérienne Tlemcen, s’est répandu au Maroc, dans les années vingt du siècle dernier. Cheikh Salah et Ahmed Zemmouri à  Oujda, Ahmed Bennani et Ahmed Pirou à  Rabat en seront ensuite les meilleurs fleurons.

Le Maroc a sa ala, l’Algérie son tarab al-gharnati et la Tunisie son malouf. Les noubat de ce dernier ont été fixées, au XVIIIe siècle, par un certain Mohamed Rachid. Les instruments dont il se sert sont le ney, le qanoun, le oud, le violon, le tar, la derbouka et les nagharat. Dans le nord tunisien, le malouf jette l’ancre, puis se met à  voyager, atteignant la Libye et la ville de Constantine, o๠il brille de mille éclats grâce à  Cheikh Bestandj et son doué élève, Raymond Leiris. Aujourd’hui, Tahar El Fergani et Salah Rahmani, tous deux pourvus d’une voix étincelante, en sont les magnifiques chantres.

Rien de tel qu’un détour par ces Andalussyat pour s’imprégner de l’esprit andalou. Mohamed Briouel, Abderrahim Souiri, Abdelfattah Bennis, Omar M’tioui y feront résonner al-ala dans toute sa plendeur ; Zied Ghars nous invite à  la table du malouf tunisien ; Noureddine Larbi servira merveilleusement le tarab al-gharnati, qui tire son nom de cette Grenade perdue et retrouvée le temps d’un tour de chant