Caftan : ce que vous réserve la treizième édition

Pour son treizième acte, «Caftan» ne change pas de décor, mais s’envole vers trois continents, avec son thème «Afrique, Occident, Orient».
Dix créateurs de haut vol dont le couturier français Christophe Josse présenteront leurs merveilles.
Kamal Ouali sera le directeur artistique de ce défilé pas comme les autres.

Treize ans déjà. Qui eut parié un bouton de guêtre sur la longévité d’un rendez-vous dédié à la mode, ce phénomène considéré comme aussi inconstant que volatile ? Le secret réside sans doute dans le caractère indémodable du caftan, le plus beau fleuron de l’art vestimentaire marocain. Indémodable, et cependant en constante mutation. Les moins jeunes se souviennent certainement de Qaftanek mahloul ya lalla, complainte poussée par une sorte d’Othello, envahi par le doute à la vue du caftan légèrement déboutonné de sa dame de cœur. Aveuglé par la jalousie, il y soupçonne la main perfide d’un rival. Le suspicieux aurait fait subir à son amante le même sort que Desdémone s’il l’avait retrouvée moulée dans un caftan de mise aujourd’hui. Car, entre le temps de la chanson de Samy Al Maghribi et notre époque, cet habit a pris quelques troublantes aises et de capiteuses libertés.

Au caftan-carcan d’antan, des mises plus féminines apparaissent dans les années 70
Survenu dans la nuit des temps, le caftan prit d’abord place dans la garde-robe masculine. Ce monopole dura des siècles, avant que l’homme, probablement parce qu’il commençait à le gêner aux entournures, ne s’en défit, en le refilant à la femme. Sans y changer un pli. Marqué du sceau de la masculinité, le caftan était ample et informe. Il ne laissait rien suggérer du corps de celle qui le portait, laquelle s’y emballait plutôt qu’elle ne s’en vêtait. Pourtant, l’amant de la chanson ne s’en montrait pas plus rassuré.
Ça ne fait pas un pli qu’il aurait envoyé aux gémonies ces trublions ingénieux qui dans les années soixante-dix se mirent à écorner le dogme du caftan-carcan. A leur tête, la styliste Tamy Tazy, qui non seulement y accrocha des broderies, ce qui était considéré comme une hérésie, mais lui fit épouser les formes féminines (fulgurante audace !). Nombreuses furent ses paires en couture qui s’engouèrent pour l’œuvre «subvertive» de la diva du caftan. Ils lui emboitèrent  l’aiguille pour sculpter des modèles encore plus fluides, plus sensuels, plus osés.
Le caftan avait enfin pris une tournure féminine. Non sans défriser les gardiens du temple morale ni ulcérer les tenants de l’orthodoxie. Celles qui le portent, dans ses multiples nouvelles formes, en font un art de vivre et incarnent la femme nouvelle, celle qui exerce une profession, assume une responsabilité et possède un sens de la féminité. Tout le profil de la lectrice-type du magazine Femmes du Maroc. C’est la raison qui a incité ce périodique, connu pour son harmonie avec l’air du temps, à concocter l’évènement Caftan, devenu, depuis 1996, une parade annuelle aussi prisée que courue. De fait, en mettant en lumière cette élégance dont les femmes sont friandes, la première édition s’affirma comme un grand jour de la haute couture. Les prestations ultérieures ne firent que conforter cette enivrante sensation, si bien que le retentissement de cette exhibition de charme et de glamour franchit allègrement les frontières.
Sa réussite exceptionnelle, Caftan la doit essentiellement à son souci vivifiant de mettre tous les atouts de son côté : présence de pointures prestigieuses, appel à des stylistes triés sur le volet, mise sur orbite de talents prometteurs. Ce dont conviennent sans baraguiner Samira Haddouchi, Si Mohamed Lakhdar, Ihsane Ghailane, Dahab Ben Aboud, Amina Boussayri, Zineb Lyoubi Idrissi, Réda Boukhlef-Meriem Benamour, Nabil Dahani, Albert Oiknine, Lahoussine Aït El Mahdi, et une kyrielle d’as de l’aiguille que cette rampe de lancement que forme le défilé Caftan a aidé à se faire un nom.  Le mérite de Caftan ne s’arrête pas là, il réside aussi dans son excellente habitude d’agrémenter son spectacle de quelques friandises. C’est ainsi qu’on a vu défiler des top models soyeux et flamboyants telles Adriana Karembeu, Chrystèle Saint Louis Augustin ou Estelle Hallyday. De même qu’on s’est réjoui l’œil à la démonstration des tenues sculptées par le virtuose Jean-Paul Gaultier. Et tant et tant de délicieuses attentions dont l’heureux spectacteur se repaît avec gourmandise.
Parvenu aux rivages de la maturité, avec une treizième édition (samedi 2 mai, au «Palmeraie Golf Palace» de Marrakech), le navire Caftan résolut de repeindre sa coque. Il ne s’agit ni de chambardement radical ni de grande lessive. En revanche, quelques retouches ont été jugées nécessaires. La plus importante est le choix de Kamel Ouali, chorégraphe de grande envergure, en tant que directeur artistique. Nulle rupture avec les principes et convictions qui régentaient Caftan jusqu’ici, mais plutôt un engagement dans la continuité. Ceci s’aperçoit notamment à travers la sélection des stylistes. A l’exception de Khadija Benmlih, dont ce sera le baptême du feu, les sept autres ont déjà affiché leur art sur le podium de Caftan. Au moins une fois, comme c’est le cas de Madiha Bennani, souvent à plusieurs reprises, à l’image de Simohamed Lakhdar, recordman en la matière, avec six sélections.
Avec Simohamed Lakhdar, ce sera sûrement une partition étincelante inspirée par l’air du temps. Ce créateur est un prestidigitateur de l’élégance, de la coupe parfaite et des belles étoffes, qui étonne son monde à chacune de ses apparitions. Nabil Dahani, lui, est un inconditionnel du brocart de Venise. Les matières vaporeuses, telles la mousseline, le satin de soie, et la dentelle ont sa préférence. Ses coupes sont inspirées de la mode occidentale et ses formes ajustées au corps. Dahab Ben Aboud, sans bruit, se fraye un chemin glorieux dans la haute couture. Eprise de panache, elle a composé, l’an dernier, des caftans sans manches ravissants, taillés dans des tissus somptueux brochés or et noir. Gageons que sa prestation sera encore meilleure, car cette perfectionniste aime à se transcender.

Simohamed Lakhdar, six fois capé, sera-t-il une nouvelle fois vedette ?
Après s’être éclipsée deux années d’affilée, Samira Hadouchi tiendra à marquer son retour sur le podium. Elle a les moyens de son ambition. Une autre créatrice réapparaît: Siham El Habti. Lors de Caftan 2006, son premier, elle n’est pas passée inaperçue. Inspirée qu’elle était du salon marocain, sa collection ne manquait pas d’originalité. D’une pareille vertu, le duo Réda Boukhlef-Meriem Benamour n’est jamais avare. Ses superpositions de matières et ses couleurs joliment mixées se jouent des conventions établies. L’insolence est le trait qui sied le plus à Amina Boussayri, si l’on en juge par les tenues qu’elle a présentées en 2008, qui étaient autant de fragrances faisant chavirer les sens. Du côté de chez Madiha Bennani, c’est l’accessoire qui l’emporte. Il est un superflu nécessaire. Bracelets majdoules multicolores et bandeaux de jouhar hour rehaussent ses tenues à la fois classiques et délibérément modernes. Du psychédélisme, que revendique Madiha Bennani, nous remonterons le temps pour rencontrer le romantisme, sous la palette de Zineb Lyoussi Idrissi, tant les caftans, tout en couleurs pastels et motifs floraux, en sont empreints.
Enfin, au rayon des inconnus figure Khadija Benmlih. Non qu’elle soit novice dans le métier, mais parce qu’elle s’est toujours retenue de se présenter à l’épreuve de Caftan. Elle serait une «découverte intéressante», assure Kenza Alaoui, directeur événementiel et développement de LTB, l’agence chargée de la production exécutive de Caftan.

Un jeune talent, un couturier français, 25 MDH de budget
Il faut dire que l’événement Caftan est un travail de longue haleine. A peine une édition est terminée que l’on commence la réflexion sur celle à venir. S’ensuit alors la phase opérationnelle. Dès octobre 2008, Femmes du Maroc et LTB se sont attelés à la tâche. Il fallait au premier chef convenir d’un thème. Une gamme en a été soumise à Kamel Ouali, directeur artistique, qui jeta son dévolu sur le triptyque «Afrique, Occident, Orient». Une fois ce thème avalidé, raconte Hicham Tayek, directeur général de LTB, on passa à la sélection des stylistes. Une trentaine de ces derniers se portèrent candidats. On exigea d’eux des dossiers susceptibles de refléter leur savoir-faire. Certains, se plaint Kenza Alaoui, ont refusé de jouer le jeu. Ils ont été aussitôt écartés. D’autres, mieux disposés, ont été priés de peaufiner leur copie. Quelques-uns ont passé la rampe la main sur la couture.
Le budget de l’événement est de 25 MDH. Avec cette somme, Caftan compte offrir un spectacle «inoubliable», garantit Myriem Jebbor, la nouvelle directrice de la publication de Femmes du Maroc, qui n’a pas lésiné sur son temps (et ses nerfs) pour mener à bien sa mission. Aux heureux qui ont pu décrocher leur billet pour Caftan (1800 DH), bien des joies les attendent : une parade de créateurs de haut vol, en trois actes, chacun avec quatre tenues, le défilé d’un jeune talent, en l’occurrence Nissrine Ezzaki Bekkali, élu conjointement par un jury spécialisé et les téléspectateurs de 2M, la participation du haut couturier Christophe Josse. Tout cela en musique et en chant.