Budgets ridicules, salaires de misère : le naufrage des Beaux-arts

Le moral est au plus bas dans les deux écoles des beaux-arts marocaines, qui n’en finissent pas d’agoniser dans l’indifférence quasi générale. A Tétouan, une fronde des enseignants relance le débat sur l’intérêt (le désintérêt ?) de l’Etat pour les arts.

Il faut le voir pour le croire : l’Institut national des beaux-arts de Tétouan, très dynamique malgré son âge avancé (soixante-sept ans), d’une rare fécondité malgré le peu de moyens dont il dispose (on lui doit des fournées de grosses pointures comme Mekki Meghara, Bouabid Bouzaid, Saad Ben Seffaj, Moa Bennani et j’en passe) emploie en tout et pour tout… six professeurs permanents !

C’est un communiqué incendiaire, intitulé La dignité d’abord et signé par seize enseignants et fonctionnaires de l’école, qui nous dessille les yeux : on se doutait bien que l’institut n’était pas très riche, mais de là à imaginer qu’il vivotait avec un budget annuel de 800 000 dirhams ! «Oui, vous l’avez bien lu. On nous verse 80 millions de centimes par an, dont une grosse partie engloutie par les seuls salaires des enseignants», tambourinent les signataires de la lettre de protestation, qui réclament au moins le double de ce montant pour faire fonctionner correctement l’école. Quoi d’autre ? «L’équation est simple : ces dernières années, il y a eu une douzaine de départs à la retraite et seulement quatre recrutements pour compenser la perte d’effectifs», précise un des professeurs, qui tient à garder l’anonymat.

Des enseignants vacataires payés 800 à 1 200 dirhams par mois

«Résultat : pour pallier le manque d’enseignants, on fait appel aux vacataires qui subissent de plein fouet cette pénurie. Ils portent quasiment tout le cursus sur leurs épaules, surtout les travaux pratiques, et sont payés à l’heure. Une misère !». 800 à 1 200 dirhams par mois en moyenne, selon le nombre d’heures de cours dispensés. D’après le communiqué, neuf docteurs d’arts contractuels sont concernés et attendent, parfois depuis plus de six ans, d’être titularisés et enfin reconnus comme professeurs «de l’enseignement artistique du second degré». «Les répercussions sont terribles sur le moral et le rendement du staff, ainsi que sur le déroulement de plus en plus chaotique des cours. Les grèves se suivent, se ressemblent et ne règlent rien. Les étudiants, n’en parlons même pas, ils sont complètement démoralisés», poursuit le professeur. «Mes collègues et moi sommes de nouveau en grève jusqu’à nouvel ordre. On verra bien ce que le délégué du ministère de la culture nous proposera lors de la prochaine réunion».

Mais qu’est-ce qui a déclenché cette subite levée de boucliers, particulièrement virulente vis-à-vis du département de Mohamed Amine Sbihi, accusé de «désinvolture» et de «se désengager du processus de réforme de l’institut» ? «D’abord, le limogeage du directeur de l’établissement, sans le moindre ménagement et sans le moindre respect pour son honorable parcours», révèle l’enseignant frondeur. «M. Abdelkrim Ouazzani n’a reçu aucune lettre lui signifiant sa révocation. Or, sur le site du ministère, un appel à candidatures pour le poste de directeur des Beaux-arts a bel et bien été lancé. Nous trouvons indigne qu’un grand artiste qui a dédié sa vie à cette école et aux arts soit écarté de la sorte, à seulement une saison universitaire de son départ à la retraite». Et en pleins examens, ce qui ne facilite guère les choses : «Impossible de venir à bout de cette période importante sans notre directeur».

Contacté par La Vie éco, Abdelkrim Ouazzani se dit «consterné». «C’est un cauchemar. C’est d’autant plus injuste qu’on ne m’a rien expliqué avant de m’évincer, après des années d’un travail que je n’ai fait ni pour l’argent ni pour les honneurs. Quand on m’invite à des manifestations artistiques au Maroc ou à l’étranger, je me présente comme artiste, jamais comme directeur». Quant au déclin des Beaux-Arts de Tétouan, M. Ouazzani affirme n’y être pour rien et avoir fait de son mieux pour l’empêcher. «J’ai mis 50 000 dirhams de ma poche dans l’atelier de gravure de l’école. Ces vacataires n’ont pas besoin de l’argent de l’institut pour vivre, c’est moi qui leur ai demandé de venir donner des cours. On bricole sans cesse, on fait avec les moyens du bord. On fonctionne comme une association dotée de maigres subventions».

«La Ville ne nous donne pas d’argent mais du matériel»

A Casablanca, c’est à peu près la même histoire, si ce n’est pire : «Au moins, l’institut de Tétouan est sous la tutelle du ministère, on y accorde les salaires en fonction de l’échelle. Alors que l’école des beaux-arts de Casablanca dépend de la Ville. Titulaires et vacataires y sont payés comme des chaouchs», regrette un professionnel de l’art. Abderrahmane Rahoule, le directeur des beaux-arts de Casablanca, fournit les précisions : «Le salaire des anciens professeurs est de 5 000 dirhams. Celui des vacataires est de 1 200 dirhams», détaille-t-il d’une voix lasse avant de se raviser : «Mais ils vivent surtout de leur art. C’est un peu du bénévolat, ce qu’ils font ici, pour aider les jeunes». Qu’en est-il du budget de cet établissement historique fondé en 1950, d’une grande effervescence artistique pendant ses premières années d’existence ? «La Ville ne nous donne plus d’argent. Elle dit que dès qu’il y a de l’argent, il y a des problèmes. Elle préfère donc nous acheter chaque année le matériel qu’on lui demande : peinture, produits pour la photo, calques, papier Canson, etc.».

«Mais c’est tout sauf une bibliothèque d’école des beaux-arts, ça !»

Selon M. Rahoule, ces dépenses coûteraient à la Ville quelque 700 000 dirhams par an en moyenne. «Mais le manque de moyens n’est pas ce qui nous chiffonne le plus. On fait avec. Quand on veut organiser un événement comme le festival de la bande dessinée, on fait appel aux sponsors privés, affirme le directeur. Le problème majeur de cette école est que, contrairement à l’institut de Tétouan, notre diplôme n’est pas reconnu par le ministère de la formation professionnelle. Quand on reçoit nos homologues des écoles étrangères, ils trouvent ça totalement aberrant et injuste vis-à-vis de nos étudiants qui sont pourtant très talentueux».

Dans le microcosme artistique, l’évocation de ces écoles arrache des soupirs, voire des étranglements. «Des mouroirs délaissés», «une catastrophe sans nom», vous répétera-t-on inlassablement, entre deux tristes anecdotes. «Quand il est venu récemment au Maroc, Henri Loyrette, le président du Louvre, a voulu visiter l’Ecole des beaux-arts de Casablanca et rencontrer son directeur. Vous savez ce qu’on lui a dit, pour l’empêcher de constater l’ampleur des dégâts ? Que le directeur était en voyage à l’étranger». Ou encore : «Lors d’une visite à Casablanca, un grand conservateur iranien a demandé à voir la bibliothèque de l’Ecole des beaux-arts. Quand il l’a vue, il n’a pas pu réprimer un cri d’indignation : “Mais c’est tout sauf une bibliothèque, ça !” Voilà ce qu’il a dit». Faut-il blâmer les directeurs de ces établissements ? «Non. L’État ne leur donne pas les moyens de réussir. Abdelkrim Ouazzani ou Abderrahmane Rahoule font ce boulot presque bénévolement», tranche un observateur averti. «Ce qui arrive aux écoles des beaux-arts est infiniment triste, reprend ce galeriste. Elles ont pourtant l’aura et la légitimité historique pour redevenir les laboratoires foisonnants qu’elles étaient. Nos dirigeants doivent comprendre que ces établissements sont indispensables pour la formation, la promotion et la diffusion des arts plastiques au Maroc».