Brahim El Alami, le chantre de l’amour

Quand Brahim El Alami s’éteignit le 24 avril 2002, il avait derrière lui une carrière féconde. Chantant l’amour comme nul autre, il fut, avec Mohamed Fouiteh, Maà¢ti Belkacem et Bahija Idriss, un des piliers de la chanson marocaine «déségyptianisée». Il avait jeté son dévolu sur la romance et y excellait. Portrait subjectif.

«Jevous parle d’un temps que les moins de vingt ans ne peuvent pas connaître». Il me faut paraphraser Charles Aznavour pour remonter le fil du temps des fleurs, faire une halte dans les sixties, parmi les chanteurs enchanteurs de l’époque, et tomber sur le plus attachant d’entre eux : Brahim El Alami.

Si attachant que lorsqu’il remisa définitivement ses éternelles lunettes noires dans leur étui, en ce matin crépusculaire du 24 avril 2002, j’eus le cœur en larmes. Si attachant que de sa disparition le monde musical fut inconsolable, tant ses qualités de cœur, de force et d’authenticité s’imposaient à tous, tant il avait porté haut la chanson marocaine, tant les paroles qu’il tissait nous menaient par le bout du cœur.

A sa mort, Brahim El Alami eut droit à un hommage émouvant de ses pairs
Inconsolables, ses pairs le furent sans exception. Tous, de Haj Youness à Abdelwahab Doukkali, en passant par Fathallah Lamghari et Nadia Ayoub, lui rendirent, éplorés, un hommage émouvant. Ce qui donnait la mesure de la tendresse et de la haute estime qu’ils lui portaient.

Ce jour-là, Latéfa Raafat nous confia : «J’ai une grande admiration pour les pionniers de la chanson marocaine. Mais le musicien que je mets en tête est Brahim El Alami. Enfant, déjà, je chantais ses chansons. Plus tard, j’ai fait sa connaissance et j’ai été impressionnée aussi bien par son talent que par sa simplicité. Il est devenu alors mon père spirituel. Aujourd’hui, je me sens orpheline. En fille reconnaissante, je continuerai à reprendre ses succès».

Lorsque meurt un musicien que l’on affectionne, on se révolte contre l’injustice qui nous prive de ses œuvres futures. Cela procure la même déception qu’un rendez-vous manqué. Et l’on se dit que, désormais, il faudra écouter en songe, dans une discothèque imaginaire, les airs qu’il aurait composés si la mort, qui n’a aucun égard pour les artistes, aussi immortels soient-ils, n’avait pas décapité son élan créateur. Mais cela n’est guère consolant.

Encore moins consolant quand il s’agit d’un artiste qui a accompagné votre enfance et votre adolescence.
Quant à moi, ma fixette sur Brahim El Alami remonte à mes onze ans. Elle est née par le hasard d’une bluette, aujourd’hui oubliée, en ce temps-là retentissante : Smar mâaddabni. Je m’étais pris à aimer une voisine brunette qui feignait ignorer jusqu’à mon existence.

Tout nous séparait, rien ne nous liait. Elle était riche, j’étais pauvre ; elle était coquette, j’étais mal fagoté ; elle s’exprimait en français, langue dont je possédais à peine quelques approximatifs rudiments. Aussi étais-je forcé de lui taire ma flamme, tout en l’attisant en passant et repassant à l’envi, dans le secret, sur le pick-up familial, Smar mâaddabni, qui me parlait du bourreau de mon cœur. Voilà comment Brahim El Alami est entré dans ma vie.

J’eus, quelque temps, après le bonheur de voir mon idole en chair et en os, lorsqu’elle se produisit au Théâtre municipal d’El Jadida. Pour avoir accès à son concert, j’ai dû balayer la scène. Je fus amplement récompensé de ma peine. Brahim El Alami émerveilla le public. A la fin du concert, un essaim de nymphettes portant jupettes et socquettes se mit à voleter autour de lui. Ce fut une révélation pour moi que les filles snobaient. Je me suis dit que le plus sûr moyen de s’attirer leurs faveurs était de devenir chanteur, à l’instar de Brahim El Alami.
L’homme était simple, gentil, mais aussi taiseux et insondable

Pour ce faire, il importait que j’affûte ma voix. Je m’y employais avec un zèle ardent. Je fredonnais des airs dans ma chambre, je poussais la chansonnette à la récréation, je chantais à tue-tête sur les terrains vagues. Tant et si bien que je suscitais l’admiration de mes copains. Et ce qui devait arriver arriva. Un jour, mon père me surprit en flagrant délire de participation à un radio crochet organisé par la société Cristal. J’y chantais Msak msak ya li âaqli ma yansak.

Pour me punir d’emprunter les sentiers de la perdition, mon père me fit passer un impérissable quart d’heure. L’huile Cristal n’eut plus droit à notre table, le pick-up, support de mes plaisirs secrets, fut soigneusement rangé dans une armoire fermée à clé, et mes rêves de célébrité couverte de jeunes beautés à jamais fracassés.

Malgré mes déboires auxquels Brahim El Alami, à son insu, avait pris part, je ne pris pas mes distances avec la chanson. A l’adolescence, je ne savais pas que faire de ma vie ni comment dompter ce trouble déconcertant qui est la montée du désir.

A l’écoute de la radio, la voix tendre de Brahim El Alami me faisait, à chaque fois, sortir de ma torpeur. Ma mémoire, alors vierge de toute amarre, la happa pour toujours. Ya li sourtak bin âaynaya provoqua en moi une poussée d’adrénaline ; Ya sakhi biya bik ma skhit, Touba touba achevèrent l’électrochoc. Ya nassi lâahed me fit comprendre, mieux que les romans, ce qu’aimer veut dire. Je n’ai jamais entendu depuis un interprète conter aussi bien l’amour.

Et c’est sans doute à cause de Ya lbida ya lbida que je jetai mon dévolu sur les adolescentes à la peau laiteuse.
Allez savoir pourquoi une chanson en vient à être une bouée de sauvetage le jour où vous avez l’impression que le blues a été inventé pour vous. Pourquoi une rengaine vous sauve-t-elle la vie en vous disant simplement Ana wa hbibi dima farhane ? Pourquoi fredonne-t-on seul, devant la page blanche, Doub ya galbi doub doub bnar lhob ? Pourquoi a-t-on les yeux embués en entendant ces mots-là : Hada shhal hada shhal ma khammamti fiya ? Parce que c’est vrai.

Parce que l’amour, c’est ça. Parce que, naïvement, on croyait savoir tout sur l’amour, connaître un cœur par corps et avoir un corps dans le cœur. Mais, un jour, la course des nuages change et c’est la fin du monde. Une chanson, ce sont des signaux candides frugaux, émis par complicité. Des lumières dans la nuit. Brahim El Alami était un des rares à faire partager cette émotion-là. Et c’est pour cela qu’il était un chanteur capital.

C’est son frère aîné, musicien de son état, qui l’initia à la musique
Tout en voix douce, cheveux mi-longs, lunettes noires, Brahim El Alami frappait par sa nature taiseuse et insondable. Aussi était-il difficile de percer le secret de cette fêlure mal dissimulée par l’écran protecteur de son intime. Elle n’était pas liée à son enfance qu’on dit lisse mais pas sans saveur. Né en 1930 au cœur de l’ancienne médina de Casablanca, Brahim El Alami a hérité de parents affectueux qui ne manquaient de rien et n’avaient rien en trop. A l’école, il brillait par son excessive distraction, au point qu’il en fut renvoyé après un bref séjour.

Personne chez lui, à Derb Soltane, où sa famille avait emménagé, ne lui en fit le reproche. Surtout pas son frère aîné, Mohamed El Alami Aziz, musicien très estimé, qui tenait obstinément à ce que son cadet se dévouât à la musique. Il en avait les dispositions. Il suffisait de les affiner. A tous les instruments, Brahim El Alami préférait la flûte. Avec elle, il se fit remarquer parmi l’orchestre Al Maytam Al Bidaoui, dirigé de main de maître par l’excellent Mohamed Zniber.

Mais le futur chanteur de charme avait beaucoup à apprendre, il se mit respectueusement à l’école du cithariste Haj Aboubakr Talbi, du violoniste Abdeslam Zakaria et du chanteur Mohamed Lahrizi. Ils lui apprirent tout ce qu’il savait. Muni de ce précieux viatique, il pouvait se lancer dans l’aventure musicale.

Homme à femmes et pourtant malheureux en amour
C’est par une romance verdoyante, Mahla Ifrane mahla jamalou, que Brahim El Alami fit sa véritable entrée dans la chanson. Elle fut suivie par une autre, joyeuse à souhait, Layali laïd. Le public les accueillit avec enthousiasme. Cependant, les accros à la ritournelle égyptianisante voyaient surtout en Brahim El Alami un piètre imitateur de Mohamed Fouiteh. Ils se gaussaient de sa voix pâle. Or, inséparable de son souffle caressant, sa voix était d’une douceur désespérée, murmurant des Ghadbane aliya wa mkhassamni implorants, un Li dabe fi hwak qalbi écorché vif, un Dima nkhamem fik éploré… autant de chansons qui décrivent la détresse de l’aimant sans retour. Elles étaient inspirées à Brahim El Alami par son vécu malheureux.

Car ce prétendu homme à femmes ne collectionnait pas les aventures sentimentales par pure inconstance, mais dans l’espoir, toujours déçu, de trouver un cœur dans lequel nicher sa flamme. D’où sa profonde blessure, qu’il sublimait par son merveilleux art d’écrire, de mettre en musique et de chanter les «délices» de l’amour souffrant.

Après avoir accompli un itinéraire de lumière, Brahim El Alami fut emporté par un crabe dont il ne soupçonnait pas l’existence. Depuis six ans, il flâne dans le paradis des artistes. Lequel est sans doute plus verdoyant que cet Ifrane dont il avait exalté les charmes édéniques. Il ne faut pas l’imaginer esseulé, la solitude tenant souvent lieu de muse. Msak msak ya li âaqli ma yansak. Bonsoir l’artiste.