Booktubeurs, bouquinistes et bookclubs, quand le livre prend la vague

Partout dans le monde, un nouveau souffle semble épousseter le livre au grand bonheur des professionnels. Un regain d’intérêt pour la lecture dont les nouvelles technologies sont le vecteur de viralité de choix.

Dès son avènement, la toile a été perçue comme cet engrenage machiavélique qui mettra fin à la vie des livres et à l’édition papier. C’était compter sans la passion des bibliophiles et l’ingéniosité des professionnels qui se sont emparé des outils technologiques. Si bien que ladite toile ne menace non seulement plus le livre, mais lui offre une meilleure visibilité, un espace de débat, voire une seconde vie pour le plus grand plaisir des chineurs. Si vous êtes un surfeur invétéré de la toile, vous avez peut-être échoué sur une page Facebook ou une chaîne Youtube de ces mordus du livre.

Les booktubeurs marocains

Passée, la mode des blogs littéraires. Ou presque. Car aujourd’hui, pour présenter des livres, partager ses fiches de lecture et recommander des écrivains, Youtube est incontournable. Voici un phénomène apparu depuis déjà 2006, selon le magazine Livres Hebdo, mais qui n’a connu de réel engouement que dernièrement : les booktubeurs sont des podcasteurs Youtube à la manière de faire assez similaire à celles des shoppeurs mode. Il s’agit pour la plupart de jeunes femmes qui présentent, à chaque vidéo, un butin de livres achetés ou empruntés. Le book haul qu’on appelle cela. Vient après le unboxing ou le déballage en direct d’un colis de livres : excitant… Les booktubeurs proposent également le bookshelf tour qui est une visite guidée de votre bibliothèque personnelle, le read-a-thon (un marathon de lecture) et même le pretty spines, qui est une sélection de livres dont le dos est particulièrement joli !

En quelques clics, à la recherche des booktubeurs marocains, les chaînes de Hajar Read, Athar H et Sofia Abid sortent du lot. Les jeunes femmes y partagent coups de cœur et dernières acquisitions, en y allant d’une prose tantôt critique, tantôt encourageante. En somme assez convaincante pour le lecteur perdu dans l’imposante offre littéraire. «Je préfère suivre les booktubeurs en raison de leur ton. Plus accessible, moins académique et volontairement subjectif», commente Ilham Alami, une lectrice assidue et fondatrice d’un mini-club de lecture au sein de son entreprise. Vont-ils pour autant supplanter les professionnels de la critique ? Visiblement pas, d’autant plus que certains professionnels s’y sont également essayés. L’universitaire et écrivain Abdellah Baida s’est prêté au jeu en créant sa propre chaîne Youtube Les chroniques d’Abdel, avant de se consacrer lui même à l’écriture.

Si les plus grands booktubeurs dans le monde comptent des milliers d’abonnés et des millions de vues, c’est loin d’être le cas de nos jeunes booktubeurs locaux. Il n’empêche qu’ils représentent un puissant atout pour les libraires. Un grand libraire de Casablanca proposait, au lancement de son site, d’offrir un blog personnel à l’une des booktubeuses et blogueuses vedette. Offre qu’elle a poliment déclinée.

Les bouquinistes s’y mettent

Facebook est une aubaine pour Abdellah Elghouari, alias Bouquiniste Chella. Ce professionnel, connu de tous les intellectuels rbatis, a fait peau neuve grâce à la toile. Il est de toutes les pages dédiées à la lecture. «Avant une intention purement mercantile», plaisante-t-il.

Et il n’est pas le seul. Bien que peu de bouquinistes font montre de son «doigté» et de sa prolixité, Facebook représente pour eux une nouvelle interface qui les extrait de l’ombre de leurs petites boutiques. Les plus habiles proposent ce qu’ils ont de plus rare, de plus ancien et conservé évidemment. Ce genre de trouvailles disparaît plus vide que le reste. «J’ai eu une petite collection de la revue Souffles qui a disparu dans la journée. On m’a même proposé de faire une enchère», affirme le bouquiniste de Chella.

Outre l’engouement pour le contenu, il y a la passion des livres en tant qu’objets artistiques. La bibliophilie, contrairement à ce que l’on peut croire, n’est pas seulement l’amour de la lecture mais l’adoration des volumes rares ou uniques. Les bibliomanes en sont même les collectionneurs. Aussi, peu de pages qui se prétendent de bibliophilie au Maroc n’en sont pas réellement. «Il n’y a pas encore vraiment d’engouement pour la bibliophilie au Maroc», nous confirme Abdellah Elghouari qui en dirige une page fermée pour quelques rares vrais bibliophiles et autres bibliomanes.

Le book club virtuel

Du virtuel au real life. C’est la formule 2.0 du club de lecture traditionnel. On choisit le livre à lire par vote sur une page Facebook, avant de se retrouver autour d’un café pour en discuter quelques semaines plus tard. Certains sont fermés, communautaires, tels que les clubs de lecture des universités, des grandes écoles, ou même des quelques entreprises qui laissent place à ce genre d’activités. D’autres sont publics, mais plus ou moins restreints à une communauté «choisie». Comme ce Club Arts et Création de Marrakech qui propose des rencontres mensuelles dans un cadre plutôt carré. Quant au Casablanca book club, l’ouverture au public est la règle depuis son lancement.

Beaucoup de clubs de lecture par contre resteront purement virtuels, sans promesse de rencontre ou de débat animé. Ceux-là ont l’avantage de ne pas contraindre les membres qui n’ont pas le temps de se déplacer où à qui l’horaire convient peu. Ils sont également libres des frontières géographiques. Le plus important book club ayant vu le jour cette année est celui du fondateur de Facebook himself. En créant sa page A Year of Books, Mark Zuckerberg a pu amener les 551779 membres à découvrir et à s’approprier les livres qu’il annonçait. Selon Amazon, The End of Power, livre de Moisés Naím, est passé dans sa version papier de la 44369e place à la 10e ! Des chiffres qui ne laissent aucun doute sur l’origine de cette explosion ni sur l’intérêt de l’initiative.