Bensalem Himmich envers et contre tous

Avec le slogan «Himmich dégage», les artistes et les écrivains ont exprimé leur mécontentement à  son égard. Ils lui reprochent une réduction des subventions financières, une centralisation des pouvoirs et une absence de vision pour le secteur. Pour le ministère ce n’est qu’une question d’argent, sans plus.

L’irremédiable est-il déjà atteint ? Le torchon brûle de plus belle entre le ministre de la culture, Bensalem Himmich, et la communauté des intellectuels marocains : créateurs, artistes, cinéastes, éditeurs, écrivains, poètes, plasticiens…
Le bras de fer engagé depuis déjà quelques mois ne semble pas près de prendre fin. C’est, notons-le, la première fois dans l’histoire de la culture marocaine qu’une fronde d’une telle ampleur est menée contre le ministère de tutelle, avec un slogan évocateur, contexte oblige : «Himmich… dégage !». Dernière manifestation de cette révolte des intellectuels, le sit-in de protestation organisé devant le bâtiment du ministère à Rabat, auquel ont appelé trois composantes de la culture marocaine : l’Union des écrivains du Maroc (UEM), la Coalition marocaine des arts et de la culture (CMAC) et la Maison de la poésie (MP). Celles-là mêmes qui ont maintes fois tiré à boulets rouges sur le ministre, et celles-là mêmes qui ont boycotté le dernier Salon international du livre et de l’édition (SIEL) en février.
Le sit-in, point d’orgue de ce mouvement anti-Himmich, a rassemblé, le 8 mars, quelque 500 hommes et femmes de la culture venus de toutes les régions du Maroc exprimer leur colère face aux bureaux d’un ministre jugé «dictateur, qui n’écoute personne et qui s’arroge tous les pouvoirs sans jamais consulter ses pairs intellectuels», accuse Abderrahim El Allam de l’UEM. Les autorités de la ville de Rabat avaient joué les bons offices, à la veille de la tenue de cette manifestation, pour calmer le jeu entre les protestataires et le ministre, mais il semble que le ver est dans le fruit : les manifestants ont refusé la main tendue du ministre. Ils veulent sa tête.
Même réaction de la part de l’écrivain Abdellatif Laâbi lors du dernier SIEL. Le lauréat du prix Goncourt  n’y est pas allé de main morte. «Il est temps, dit-il, qu’il dégage. Il a assez fait de mal à la culture dans ce pays». Trop virulent M. Laâbi ? A La Vie éco qui l’a interrogé, il persiste et signe : «N’étant pas coutumier de la langue de bois, j’ai exprimé clairement un ressenti que je partage avec la majeure partie de nos intellectuels et de tous ceux qui ont à cœur la culture dans notre pays. Le ministre actuel n’honore tout simplement pas la dignité de sa fonction. Aux problèmes bien connus de la culture chez nous, il constitue dorénavant un problème supplémentaire dont nous nous serions passés volontiers. La sagesse imposerait son départ».
Revenons un peu en arrière pour comprendre les raisons de cette grogne. En juillet 2009, la ministre de la culture Touria Jabrane est remplacée, pour raison de santé, par Bensalem Himmich. Si le bilan de l’actrice est jugé moyen, du moins ses bureaux étaient ouverts au dialogue, dit-on. Et, en dépit du budget dérisoire de son ministère, plusieurs secteurs ont vu leurs subventions augmenter pour mieux mener leurs activités, le théâtre à leur tête.

Le microcosme intellectuel espérait une refonte bénéfique de la maison de la culture marocaine

Avec le nouveau ministre, écrivain, philosophe, poète, membre du bureau exécutif de l’UEM et de surcroît membre du CCDH, le microcosme culturel marocain espérait mieux, jugeant cet homme capable de sortir le secteur culturel marocain de sa léthargie et de le hisser au plus haut niveau. Premier test du nouveau ministre : le SIEL de février 2010 (16e édition). Quelques éditeurs accusent le ministre de n’avoir engagé aucune consultation pour la tenue de ce salon, or ils se jugent partenaires essentiels de l’événement. Un éditeur, Tarik édition, l’a fait savoir sans ambages : «On nous impose des conditions draconiennes pour notre participation. Je trouve que le stand, à raison de 1 000 DH le m2, est cher. Le SIEL est financé avec des fonds publics, et les éditeurs, outre qu’ils ne soient pas consultés, n’en profitent pas».
Pire, la gestion du ministre est jugée «catastrophique» par ses détracteurs, notamment en ce qui concerne les subventions devant être accordées aux acteurs culturels et le volet financier en général. Au cours de cette même 16e édition du SIEL, même l’indemnité de 1 000 DH que recevait chaque participant a été supprimée. «On imagine mal un poète ou un écrivain venant de Tanger ou d’Oujda, pour lire ses poèmes ou présenter son livre, se déplacer à son propre compte. C’est une insulte aux intellectuels et à la culture. La rationalisation des dépenses dont on parle ne doit pas se faire au détriment des conditions financières des hommes de l’art», s’indigne El Hassan Ennafali, vice-président de la CMAC. Ni au détriment, ajoute t-il, de l’aide de 2 MDH octroyée annuellement à la Mutuelle nationale des artistes, «qui disparaît subitement avec l’actuel ministre. Sans l’intervention du Roi, nous l’aurions définitivement perdue». La création de cette mutuelle en 2008 pour assurer une couverture médicale en faveur des artistes, rappelons-le, a été arrachée après un long combat. Les concernés déplorent le fait que le ministre de tutelle, un homme de culture devant en principe les défendre, ait déclaré devant le Parlement, en mai 2010, que l’octroi de cette subvention était en suspens faute de «documents administratifs non envoyés» par la mutuelle. Cette réponse avait provoqué l’ire des artistes, alors même que tous les documents administratifs justifiant la légalité de leur institution étaient en possession du ministre.
Autre passif : «l’envoi à la Mecque de quelques artistes qui se fait chaque année est renvoyé aux calendes grecques», se plaint encore le vice-président de la CMAC. L’UEM n’est pas moins lésée et crie elle aussi au scandale, côté argent : le département allouait annuellement à cette union 200 000 DH/an. «Ce n’est plus que 150 000 DH depuis 2010», se plaint M. El Allam.
Bref, on reproche au ministre de léser un secteur alors même qu’il en est issu. Mais qu’en dit l’intéressé ? Il refusera de s’exprimer laissant le soin à Bachir Znagui, le responsable de la communication, de défendre la position officielle. Ce dernier reconnaît qu’il y a effectivement un plan de rationalisation des dépenses, mais en même temps assure que le ministère continue de subventionner ceux qui le méritent. «Pourquoi continuer à accorder des subventions à des associations culturelles alors qu’elles ne daignent même pas présenter leur rapport annuel comme l’exige la loi, et au moment où elles ne font rien? La plus importante parmi elles, l’UEM, n’est même pas en règle avec la loi, n’a pas de président et n’a même pas tenu un congrès pour en élire un», fustige-t-il. En effet, l’UEM vit une crise depuis le départ forcé d’Abdelhamid Akkar, élu au dernier congrès en novembre 2008, et elle est gérée provisoirement par un comité dans l’attente de la tenue du prochain congrès. L’argent est certes important, mais  «l’avarice» du ministère est-elle la principale cause de cette grogne ? Le budget du ministère de la culture  tourne autour de 500 MDH en 2011, mais M. Himmich lui-même n’avait-il pas déclaré à maintes reprises qu’un budget dérisoire ne peut en aucune manière handicaper le champ culturel marocain ? Dans son entretien avec La Vie éco (voir notre édition du 22 février 2010, www.lavieeco.com), n’avait-il pas déclaré qu’«il ne faut pas se cacher derrière l’argument de manque d’argent pour ne rien faire. Ce n’est ni dans mon tempérament ni dans ma politique culturelle. C’est l’argument des paresseux. J’irai chercher la croissance, j’irai chercher l’argent chez les gens qui en ont. Il n’y a pas de problème d’argent…».

Le reproche de «manque de stratégie» est vague. C’est un problème d’argent

En fait, la grogne du microcosme intellectuel contre le ministre de tutelle ne concerne pas que l’argent. Leurs reproches touchent d’autres domaines : un manque de programme et de stratégie bien définis, une centralisation tatillonne des pouvoirs du ministre et une gestion désordonnée du travail.
Sur le premier point, les critiques fusent : «Le ministre travaille au jour le jour, accuse El Allam. Depuis sa nomination, il y a plus d’une année et demie, on ne sait vraiment pas encore ce qu’il veut faire. Aucune grande conférence n’a été tenue sur la culture marocaine. Avant lui, avec des moyens plus réduits, on a eu droit à la Bibliothèque nationale de Rabat, un fleuron au service de la culture. Et des grands chantiers comme le Musée d’art contemporain en construction ou l’Institut supérieur de la musique et des arts chorégraphiques ne datent pas de son mandat». Et d’ajouter : «Le secteur du livre est en piteux état, et le seul grand prix du livre que l’on connaît au Maroc, décerné annuellement à l’occasion du SIEL, est lamentablement dévalorisé depuis l’arrivée du ministre». Le ministère dispose bien d’un service entièrement dédié au livre confié à l’écrivain Hassan Najmi, mais cette cellule, reprochent les frondeurs, est complètement phagocyté par le ministre qui concentre entre ses mains tous les pouvoirs.
«Le directeur du livre au sein du ministère n’est en aucune façon court-circuité par le ministre, se défend M. Znagui. Il dispose d’un budget annuel de 37 MDH, fait le suivi des projets des maisons de culture ainsi que les points de lecture publique. Ce service veille en outre sur les manuscrits des onze bibliothèques du Royaume, dont celle de la Quaraouiyine. C’est ce même service qui est présent aux différents salons du livre à l’étranger et c’est lui qui détermine le programme culturel du SIEL. Mais le dernier mot revient au ministre, c’est partout comme ça». Le porte-parole du ministre ne comprend pas non plus que l’on reproche à Bensalem Himmich le «manque de stratégie du département». «C’est très vague. Au fond, ce n’est qu’un problème d’argent. Ces gens ne sont pas contents que le ministère supprime ou réduise quelques subventions qu’il juge sans fondement», affirme-t-il.
Peut-être que dans le fond s’agit-il d’un problème de communication ? Le ministre, selon les intellectuels, «s’est enfermé dans sa tour d’ivoire. Il est difficile de décrocher un rendez-vous avec lui, et ses impairs à l’égard des écrivains et des artistes ne cessent de se multiplier». Certains l’accusent d’avoir traité ces derniers d’«imbéciles», d’autres, cadres au sein de son propre ministère, avouent que leur «patron» a des comportements hautains, «n’ouvre jamais ses bureaux pour les écouter». D’autres encore ne comprennent pas pourquoi ce ministre change de chef de cabinet «comme il change de chemise. Une douzaine se sont succédé à ce poste, depuis juillet 2009, date de sa nomination».
Arguments et contre-arguments… En attendant, la scène culturelle marocaine, au-delà des ministres, n’est pas à la mesure des espoirs. D’autres chantiers économiques et sociaux connaissent un décollage visible tandis que celui de la culture reste en stand-by.