Ben Ali R’bati, le premier peintre marocain

Bien qu’ayant signé l’acte de naissance de la peinture marocaine, Mohamed Ben
Ali R’bati
(1831-1939), sans doute par ignorance ou méprise, fut longtemps voué aux oubliettes.
Il aura fallu attendre 2000 pour qu’un ouvrage de Abderrahman Slaoui exhume sa
vie et son Å“uvre.
Parcours d’un pionnier encore mésestimé par la critique d’art.

S’il est vrai que déterminer précisément la date de naissance de la peinture marocaine est chose malaisée, la faire remonter aux années cinquante du siècle dernier, ainsi qu’établi par nos historiens de l’art, relève de la pure fantaisie, sinon d’une coupable amnésie. A moins que nos experts ne tiennent les devanciers de Ahmed Cherkaoui et Jilali Gharbaoui – Mohamed Ben Ali R’bati, Abdesslam El Fassi Ben Larbi, Jilali Chelan, Mohamed El Menebbi, Moulay Ahmed Drissi, entre autres – pour quantité négligeable, ce qui n’est pas leur rendre justice.

En adoptant le chevalet, R’bati passa de l’artisanat à  la peinture
Interrogée sur le point de départ originel de la peinture marocaine, Toni Maraini, auteure des Ecrits sur l’art (Kalam, 1990) eut cette réponse de bon sens : «La peinture commence au MarocÂ… au commencement, c’est-à -dire il y a quelques milliers d’années. Elle commence avec les corps inhumés dont les os sont peints à  l’ocre rouge. Elle commence avec les signes tracés sur des coquilles d’Å“ufs d’autruches, avec les peintures et les gravures rupestres, avec tout ce qui surgit, dans la préhistoire, de la rencontre entre les cultures paléo-africaine, saharienne et atlantico-méditerranéenne.»

Cependant que la peinture, entendue au sens large, est multimillénaire, celle dite «moderne», ne fit son apparition que vers la fin du XIXe siècle. Longtemps, son éclosion avait été freinée par des impératifs religieux. Ce qui ne veut pas dire que le pays était artistiquement vierge. S’y épanouissaient allègrement décoration architecturale, enluminures et miniatures. Et ce fut justement un brillant miniaturiste, qu’on compare toujours à  l’immense Algérien Mohamed Racim, qui lança la peinture marocaine. Il s’appelait Mohamed Ben Ali R’bati. On peut dire qu’il fut le premier artiste peintre marocain.
«Le cas de Ben Ali R’bati résume l’histoire de l’avènement de la peinture de chevalet au Maroc. Il incarne la figure de l’artiste peintre autochtone qui, à  partir des contacts avec les peintres européens de passage ou installés dans le pays, a fait son apparition dans le paysage culturel marocain au tournant du siècle. Ce nouveau personnage, qui va s’affirmer au cours des années 20 et 30, est très différent de l’artisan traditionnel, même s’il en garde la mémoire plastique ou iconographique et un savoir-faire lié notamment aux techniques de la miniature, des enluminures et de la décoration murale», peut-on lire dans Patrimoine et symboles (éditions Oum, 1999), sous la plume de Mohamed Sijelmassi.

Mohamed Sijelmassi était l’un des rares connaisseurs à  intégrer Ben Ali R’bati dans le patrimoine pictural marocain. Toni Maraini ne le reconnaà®t qu’en tant que miniaturiste, Farid Zahi et Brahim Alaoui (30 ans de mécénat, histoire d’une collection), Moulim El Aroussi (Les tendances de la peinture marocaine), Abdellah Bounfour (Art contemporain) ont occulté jusquà  son nom dans leurs aperçus historiques. Aussi, ne soyons pas étonnés si son Å“uvre est restée longtemps sous le boisseau et si sa vie est restée recouverte d’un voile épais. Jusqu’à  la parution, en 2000, d’une monographie intitulée Un peintre à  Tanger en 1900.

Très pédagogiquement composé (une suite d’essais entrecoupés de représentations), l’ouvrage que Malika Editions a consacré à  Mohamed Ben Ali R’bati est à  la fois accessible, informé et d’une qualité esthétique certaine. On y découvre, à  travers un florilège et un bouquet d’images, l’Å“uvre somptueuse de cet artiste d’un autre âge, qui peignait Tanger sous toutes ses facettes, avec la fièvre des inquiets profonds qui s’empressent de figer l’âme de leur objet de culte avant qu’elle ne se volatilise.

Au fondement de l’entreprise, un coup de cÅ“ur, celui que ressent l’esthète Abderrahman Slaoui à  la contemplation d’une aquarelle de R’bati, distraitement accrochée dans un salon marrakchi. «J’ai reconnu l’expression d’une réalité complexe qui m’était intime et que l’artiste restituait avec vigueur et originalité. Plus tard, la découverte d’un ensemble de peintures chez un antiquaire de Tétouan m’a convaincu de la justesse de mon sentiment. C’était bien là  l’Å“uvre d’un grand artiste, malheureusement peu connu». Choc esthétique donc, qui stimula, chez Slaoui, le désir irrépressible de réunir l’Å“uvre éparpillée aux quatre vents. Ce qu’il fit, avec une patience de bénédictin, arpentant les galeries du monde entier. R’bati, sûrement malgré lui, avait la bougeotte. Il semait à  tous vents.

Une vie, disait l’écrivain Henri Michaux, est déroulable telle une merveilleuse ficelle à  nÅ“uds et à  secrets. Celle de R’bati, Un peintre à  Tanger en 1900 en débobine quelques précieux fils d’Ariane et en épaissit les zones d’ombre. Qu’est-ce qui a incité R’bati, qui est, ainsi que son nom le suggère, natif de Rabat, à  s’établir à  Tanger, en 1886, au prix d’un véritable périple ? Question sans réponse. Ce qui est sûr, c’est que son exode, à  l’âge de 25 ans, ne favorisa pas sa fortune. Il tâta de tous les métiers incertains, vivota plus que de raison, fréquenta profitablement les maà®tres artisans. D’o๠son attrait suraffirmé pour les motifs décoratifs. Souvent oisif, il meublait sa vacance dans l’exercice de l’enluminure. Cependant, il n’en faisait pas commerce, se contentant d’en faire don au premier venu.

Un Anglais, Sir John Lavery, le prit sous son aile
Destin obscur que le hasard allait éclairer. Entre autres talents impécunieux dont il était pourvu, R’bati possédait celui de cuisinier. C’est à  ce titre qu’il fut engagé, en 1903, par Sir John Lavery, portraitiste de la Couronne d’Angleterre. L’employeur s’engoua des Å“uvres de son employé et le fit entendre : «Ben Ali est le seul artiste marocain que je connaisse, dont le travail n’est pas entièrement géométrique, et, pourtant, c’est vraiment marocain». Entre les deux hommes que tant de choses séparaient, mais que l’art unissait, naquit une sorte de complicité. Sir John Lavery, qui flaira chez l’enlumineur des aptitudes à  la peinture, l’initia à  la peinture de chevalet.

«La peinture ‘‘moderne » naà®t au Maroc au moment o๠certains individus ressentent le désir, secret et impératif, d’adopter, en tant que peintres, toile et chevalet. Elle naà®t de la rencontre entre ce qui travaillait du dedans une société, ses créateurs et son art, et ce que ces outils rendaient possible comme réorganisation dans l’économie de l’imaginaire», témoigne Toni Maraini dans Ecrits sur l’art. En adoptant le chevalet, jusque-là  inconnu au Maroc, R’bati signa l’acte de naissance de la peinture marocaine.

Sous les ailes tutélaires de son Pygmalion, R’bati prit son essor. La haute société tangéroise lui tendait les bras, les notables prisaient sa compagnie, la prestigieuse galerie londonienne, Goupil, accueillit ses Å“uvres. C’était en 1916. Une date à  retenir dans les annales de l’histoire de la peinture marocaine. Une embellie fugace dans une existence brumeuse. Au faà®te de la gloire, R’bati ne trouva pas mieux que de s’exiler à  Marseille, pour y travailler dans une sucrerie. Il y mena une brève existence sans joie, mise à  part celle procurée, en 1919, par une exposition qui lui fut concoctée.

Son Å“uvre se présente sous forme de chronique de la vie tangéroise au début du XXe siècle
Retour au bercail, suivi d’une somptueuse exposition au palais de la Mamounia, à  Rabat. R’bati allait-il enfin s’amarrer à  son fastueux destin ? Pensez-vous ! L’incurable errant trouva le moyen de s’enrôler comme pompier parmi les Tabors espagnols, en 1925. Et comme il n’avait pas le feu sacré, sa nouvelle aventure tourna en eau de boudin. Par chance, il dénicha un emploi de gardien dans une banque o๠il passait le plus clair de ses nuits à  peindre. Plus tard, le khalifa du roi lui offrit une salle d’exposition permanente. Il acquit aussi un restaurant. Il pouvait enfin voir la vie en rose. Pas pour longtemps. Il s’éteignit sans avoir réellement joui de sa bonne fortune.

Demeure son Å“uvre. Elle se présente sous forme de portraits de la cité tangéroise, croqués dans l’esprit des enluminures persanes et arabes. Une Å“uvre de la meilleure eau, qui forme aussi un précieux documentaire sur les us et les coutumes d’une époque révolue, mais obstinément présente. Si nous avons longuement évoqué le livre de Abderrahman Slaoui, c’est parce que sa parution, une fois n’est pas coutume, a complètement bouleversé le destin posthume de Mohamed Ben Ali R’bati. Révélées aux collectionneurs, ses Å“uvres sont, aujourd’hui, convoitées à  des prix faramineux. De 400 000 à  800 000 DH, et plus, si affinités.

En dépit de sa consécration par les bourses garnies, Mohamed Ben Ali R’bati ne parvient toujours pas à  convaincre les auto proclamés critiques d’art. Au mieux, ils voient en lui, non sans une pointe de mépris, un peintre «naà¯f». Sans doute peut-on déceler des ressemblances entre lui et Mohamed Ben Allal, Saà¯d Aà¯t Youssef, Chaà¯bia Tallal, Fatima Hassan ou Mohamed Lagzouli, tous peintres baptisés «naà¯fs» ou «spontanés». Lesquelles ressemblances résident dans leur commune autodidaxie, le fait qu’ils furent mis en lumière par des Occidentaux, ou encore leur sens vif de la couleur. Cependant, R’bati se démarque des «naà¯fs» par son souci de la composition et le réalisme de ses représentations. «Il y a dans ses travaux, soulignait Mohamed Sijelmassi, une réelle tentative de représenter la troisième dimension en suggérant la profondeur de l’espace». En ce sens, il est un peintre figuratif, n’en déplaise aux sceptiques.