«Vers le large», une auto-fiction face à  la dictature de l’oubli

Après «La Chambre noire»(1), un succès de librairie adapté au cinéma par le réalisateur Hassan Benjelloun, Jaouad Mdidech récidive.
Une autofiction, où le réel et le romanesque s’entrecroisent
pour nous donner une Å“uvre attachante.

Vers le large(2) est un livre de plus sur les années horribles, mais pas un livre de trop. Il en faudrait encore des dizaines pour épuiser cette phase honteuse de l’histoire marocaine, et pour rendre justice aux centaines de morts, de mutilés à vie, de vies saccagées et de destins ravagés.
En évoquant sa cruelle détention, Jaouad Mdidech se situe dans la lignée de ces écrivains pour qui la littérature, loin de se borner au domaine privé des émotions individuelles, n’a de légitimité que si elle prend en compte l’histoire entière d’une époque et d’une société. Tels les Russes Tolstoï, Dostoïevski, ou encore Soljenitsyne, dont toute l’œuvre, du Pavillon des cancéreux à l’Archipel du goulag, en passant par le Premier cercle, est une justification de l’acte d’écrire, qui consiste à faire dissidence d’avec la dictature de l’oubli, en transmettant la mémoire en toute liberté.
Quand nous avions fermé La Chambre noire, Jaouad Mdidech venait d’effectuer 26 mois de prison, or il en avait purgé 14 ans et 4 mois de sa peine de 20 ans. Nous étions en droit de réclamer une suite de ce premier témoignage, tellement nous avions été captivés (sans jeu de mot) par ce premier récit. La suite se présenta neuf ans plus tard. Sous une apparence trompeuse. De fait, le titre Vers le large suggère un voyage en haute mer. Ce que tend à confirmer la couverture du livre, qui figure un vol criard d’oiseaux marins au-dessus des flots déchaînés. Jaouad Mdidech aurait-il viré, ou divertissement?, nous sommes-nous demandés. D’autant que le livre porte la mention de «roman», genre défini comme une œuvre d’imagination en prose, qui présente et fait vivre dans un milieu des personnages donnés comme réels.
Mais dès l’abord du livre, le lecteur s’aperçoit de sa méprise. Ce qu’il a entre les mains n’est pas un roman, mais une autofiction, au sens d’un récit de vie qui épouse les canons de l’écriture romanesque. Deuxièmement, il se rend compte de son intitulé et de l’illustration qui l’accompagne, Vers le large ne propose aucune évasion, mais plutôt un enfermement dans les geôles en compagnie de l’auteur-narrateur et de ses compagnons d’infortune.
En deux parties et 30 chapitres, l’auteur nous mène par le bout de sa plume, d’abord vers la Prison centrale de Kénitra, ensuite vers la liberté. La première partie est une traversée souterraine au fil de laquelle le narrateur descend parmi les fantômes qui le cernent de leur présence. Il revoit, par le menu, ces interminables années consumées dans l’attente impatiente, d’une mise en liberté constamment promise, toujours différée.
Les chapitres sont courts, et l’on y prend la mesure de l’art de concision de l’auteur. Ce qui donne un ensemble concentré, piquant, juste et sans mièvrerie. Faisant fi de la linéarité, l’auteur joue sur plusieurs temporalités. Sachant ce qu’il en est des frontières temporelles comme des frontières terrestres – elles sauraient être parfaitement étanches -, il suit le cours de sa mémoire, laquelle est forcément dispersée. C’est ainsi qu’il suspend parfois son récit pour évoquer un temps perdu à jamais.
Portraitiste à souhait, Jaouad Mdidech compose une polyphonie complexe, mélancolique et cordiale. Les différents personnages qui en constituent la toile de fond prennent tantôt un relief attachant (le narrateur ; Adil, son compagnon en militantisme ; Houria, l’infirmière amoureuse ; Hassan Bouachma, le gardien débonnaire. Mohamed Atlas, Hammou, Hassan le Père…), tantôt un aspect repoussant (Boujamaâ, le maton crapuleux, les détenus prêts à abdiquer leurs convictions en contrepartie d’une grâce royale.) Il convient de rendre grâce à l’auteur de nous avoir «gratifiés», en guise d’épilogue, de portraits de quelques-uns de ses anciens compagnons d’infortune, dont celui, très touchant, de Abdelfattah Fakihani, que la mort à rattrapé avant la parution de l’ouvrage. Par cet acte, Jaouad Mdidech a prouvé combien le devoir de mémoire est impérieux, surtout dans le contexte d’une démocratie, certes vigilante mais encore fragile.

(1)Editions Eddif, décembre 2000.
(2)Editions Marsam, juin 2009,
168 pages