Autoédition, l’aventure hasardeuse

30 à 50 % des titres publiés au Maroc (700 par an) sont autoédités, surtout en économie, droit, gestion, politique. En général, mais pas systématiquement, ils ont d’abord été refusés par les éditeurs. Les difficultés de l’autoédition n’empêchent pas certains de ces ouvrages de devenir des succès de librairie.

Dur métier que celui d’écrivain. Une fois le travail d’écriture et de révision de son manuscrit terminé, commence un nouveau parcours du combattant pour trouver un éditeur. L’auteur croit qu’en achevant l’écriture de son ouvrage, le plus dur a été accompli. Rien n’est plus faux. Des dizaines d’entre eux, après avoir couru les éditeurs de la place pendant plusieurs mois voire plusieurs années, leur manuscrit sous le bras, se résignent à le corriger, à l’imprimer, le promouvoir et le distribuer eux-mêmes.

Des droits d’auteur à 7,5 %…
Auteur de Les enfants de la Chaouia, une petite histoire romancée de Casablanca, sorti en janvier 2004, Mouna Hachim nous livre son témoignage. Elle garde jalousement le manuscrit chez-elle, pendant six mois, comme un objet précieux, avant de se résoudre à l’envoyer à un grand éditeur de la place. Ses tribulations ne font que commencer. Le manuscrit reste une année et demie entre les mains du comité de lecture de cette maison d’édition. A bout de patience, elle le lui retire pour le confier à un deuxième éditeur qui, lui, le refuse après quelques semaines d’attente. Tenace comme elle est, elle ne perd pas espoir et soumet son «bébé» à l’appréciation d’un troisième éditeur, un autre grand de la place. Peine perdue, le manuscrit essuye un troisième revers. La mort dans l’âme, elle demande au moins qu’on lui fournisse une explication sur les raisons du refus. «Je voulais au moins comprendre. Etablir un contact pour avoir l’avis de l’équipe éditoriale, écouter de leur part un conseil, une justification, sachant que nos éditeurs ne croulent pas sous le poids des manuscrits reçus. Le contact s’est arrêté à la secrétaire standardiste qui, devant mon insistance, me raccrocha au nez», se plaint Mouna Hachim, encore amère. Et rebelote, chez un quatrième éditeur, nouveau, celui-là, sur le marché du livre. Encore neuf autres mois d’attente, le bouquin est accepté, sans connaître toutefois le chemin de l’imprimerie. L’auteur refuse en effet de se soumettre aux clauses d’un contrat tout à l’avantage de l’éditeur. Dont l’une la scandalise particulièrement : les droits d’auteur ne dépassent pas 7,5 % sur chaque exemplaire vendu.
«J’ai trouvé cette clause aberrante. Même si je n’ai pas écrit ce livre pour gagner de l’argent, j’ai trouvé scandaleux que l’auteur gagne si peu, moins que tous les autres maillons de la chaîne (éditeur, distributeur et vendeur), alors qu’il est le principal protagoniste. Sans lui, le livre n’aurait jamais existé.» Elle se résigne alors à récupérer son manuscrit, d’autant plus que cet éditeur lui demande d’élaborer elle-même la première et la quatrième de couverture et le travail de promotion. Elle ne lâche pas prise. Journaliste et connaissant bien le processus de la confection d’un écrit, depuis la mise en page jusqu’à l’imprimerie et la diffusion, elle se jure d’autoéditer son ouvrage, à son propre compte. Elle en imprime 1 000 exemplaires qui lui coûteront 36 DH chacun, tout en confiant à Sochepress la distribution exclusive. Le bouquin voit le jour en janvier 2004. Mouna Hachim est-elle entrée dans ses frais après l’écoulement de ses mille exemplaires ? Pas tout à fait. Avec un prix de vente de 80 DH , un prix de revient de 36 DH, 40 % qui vont au distributeur et 10 % au libraire, il lui reste 4 DH comme marge de bénéfices pour chaque exemplaire vendu.
Cet autre témoignage est tout aussi révélateur. Abdesslam El Ouazzani est enseignant-chercheur à la Faculté des Lettres de Mohammédia. A son actif, deux ouvrages. Les chemins actuels de l’intégration globale des personnes handicapées au Maroc, autoédité en 2000. Et un autre, Pouvoir de la fiction (regards sur la littérature marocaine), publié chez Publisud, éditeur français, en 2002. En décembre 2004, il récidive, autopubliant un nouvel ouvrage intitulé Le récit carcéral ou le paradigme de l’humain. L’auteur, partant de certains titres consacrés sur la détention politique au Maroc, essaie de donner un éclairage sur l’utilité de cette littérature qui a connu un développement sans précédent, de déceler ses fonctions, ses objectifs et sa finalité.
Pour son premier ouvrage, il rencontre des difficultés avec une maison d’édition casablancaise, avant de décider de financer et d’éditer lui-même le texte. Ce qui l’a décidé à choisir l’autoédition pour son travail sur les handicapés au Maroc ? Un jour, une inconnue lui demande par téléphone la permission de photocopier quelques exemplaires de son manuscrit, confié à l’éditeur, qu’elle a trouvé «intéressant», et de les distribuer à des médecins pédiatres. Il découvre par la suite que son manuscrit qui attendait, selon l’éditeur, une subvention des services culturels de l’ambassade de France pour aller à l’imprimerie, circulait en toute impunité à Casablanca et à Rabat. Indigné par ce manque de professionnalisme, il retire son livre et le publie illico lui-même en 400 exemplaires. Il fait ensuite le tour des grandes librairies de la capitale et de Casablanca et, sa qualité d’ex-conservateur de la bibliothèque de la faculté aidant, il réussit à les écouler et à rentrer dans ses frais.
«Les libraires m’ont connu en tant qu’acheteur de livres, ils me découvrirent comme vendeur. C’est une expérience riche, qui m’a servi pour en tenter une deuxième dans l’autoédition, que j’ai faite avec mon livre sur le récit carcéral», explique-t-il. D’abord confié à une maison d’édition, ce dernier essuye un refus au bout de six mois d’attente. Le sujet n’est-il pas porteur, ou bien est- ce la qualité de l’ouvrage qui laisse à désirer ? «Cette maison d’édition s’intéresse bien aux témoignages de prison, mais elle n’est pas portée sur un travail universitaire sur ce thème», confie M. El Ouazzani, sans regret. Encore 400 exemplaires. Mêmes démarches : financement de l’impression, dépôt légal à la bibliothèque nationale, distribution et facturation.

Distinguer édition à compte d’auteur et autoédition
Il est nécessaire, à ce niveau, de lever l’ambiguïté qui peut exister entre édition à compte d’auteur et autoédition. Dans les esprits des professionnels du livre, la distinction est claire. Un écrivain qui édite à compte d’auteur passe par un éditeur pour avoir son label. A l’auteur revient la charge de financer tout ou partie de l’opération. A l’éditeur incombe la mission de faire la correction de l’ouvrage, le travail de composition, d’impression, jusqu’à la distribution et la promotion. Mais tout dépend des termes du contrat. L’autoédition est une autre affaire : l’auteur devient lui-même éditeur. Il finance la publication de son ouvrage, il peut le confier à un distributeur une fois imprimé comme il peut faire lui-même le tour des librairies, des kiosques et d’autres points de vente pour écouler son produit.
Cela dit, une question s’impose d’emblée : pourquoi un éditeur refuse-t-il la publication d’un ouvrage ? Sur quels critères se fonde-t-il pour le faire ?
Tayeb Habi, libraire et éditeur à Rabat, avant de répondre, apporte d’abord cette précision : «Généralement, les auteurs qui éditent leurs livres font eux-mêmes la distribution pour échapper aux 40 % que s’arroge le distributeur. Un livre refusé par un éditeur n’est pas obligatoirement un livre mal écrit. Il peut être bien écrit, mais sur un sujet qui n’est pas porteur. Pourquoi un éditeur rejette-t-il un manuscrit ? Pour ne pas investir dans un livre qui sera un échec commercial», répond-il, sûr de lui.
Pour Bichr Bennani, éditeur et membre de la défunte Association des professionnels du livre, si l’éditeur refuse la publication d’un livre, c’est que ce dernier est mal écrit ou n’apporte aucune valeur ajoutée au lecteur. «J’ai devant moi, à titre d’exemple, deux écrits, autres témoignages sur les années de plomb, auxquels j’ai donné mon accord de principe, mais il s’est avéré après leur lecture qu’ils sont impubliables. Il y a le témoignage et il y a la manière dont il est écrit, ce sont deux choses différentes», souligne-t-il. Pour lui, les intérêts de l’éditeur et ceux de l’auteur sont complémentaires, voire confondus. Il faut dire, précise-t-il, que les professionnels du livre, depuis l’auteur jusqu’au libraire, en passant par l’éditeur et le distributeur, constituent les maillons d’une seule chaîne. Un seul manque et la machine se grippe. A l’éditeur incombe la tâche de corriger, toiletter, réécrire l’ouvrage s’il le faut, de soigner sa présentation. Péripétie non moins déterminante pour le succès d’un livre : le travail de promotion». Et de conclure que l’auteur, seul, est incapable de faire tout ce travail. Son métier est de bien écrire ce qu’il signe. Tout le reste incombe aux autres professionnels du livre, chacun dans son domaine. D’ailleurs, «les écrivains qui font de l’autoédition se cassent tous la figure, sans exception», martèle-t-il, péremptoire.
Même venant d’un professionnel du livre, ce jugement est toutefois à nuancer. Des écrivains marocains, et non des moindres, ont en effet fait leurs premières armes en publiant leurs œuvres à leurs frais, risques et périls. L’un d’eux a connu les chemins de la gloire et son nom figure au firmament de la littérature mondiale. Il s’agit de l’enfant terrible de Tanger, Mohamed Choukri. Son best-seller, Le pain nu, écrit en langue arabe avant d’être traduit dans plusieurs langues, est le pur fruit de l’autoédition. Il n’a eu l’honneur du label d’une vraie maison d’édition (celle de l’Union des écrivains du Maroc) que plusieurs années après sa publication, une fois que la censure avait été levée sur ce titre glorieux de la création littéraire marocaine. Même itinéraire pour d’autres de ses créations : Al Khaïma, Le temps des erreurs ou Oujouh, tous autoédités au départ. Même succès pour les livres du chercheur marocain Mehdi Elmandjra, qui a souvent privilégié l’autoédition à l’édition classique. Son dernier titre, Humiliation, dans ses versions arabe et française, succès de librairie et de kiosque incontestable ces derniers mois, est là pour en attester.

En 1998, 50% des ouvrages étaient édités par l’auteur
Certains considéreront qu’il s’agit là d’exceptions. Il n’y a pas de statistiques fiables permettant de connaître avec exactitude le nombre de livres autoédités ou édités à compte d’auteur, par rapport à ceux qui ont eu la chance de passer par une maison d’édition. Retenons cependant ce chiffre, livré en 1998 dans une enquête menée par les professionnels du livre, et publiée dans leur magazine. «Environ 50% des livres publiés au Maroc sont édités par l’auteur lui-même, qui finance l’impression et la composition. Mais l’édition est un métier et les écrivains qui se lancent dans l’autoédition de leurs oeuvres rencontrent sur leur route bien des (mauvaises) surprises». La plupart de ces ouvrages serait, selon M. Gounjar, fort de son expérience de près de trois décennies comme responsable du livre à Sochepress, «des livres qui ont été refusés par les éditeurs».
Mais ce chiffre, vieux de sept ans, aurait pris des rides. Il ne correspond plus à la réalité de la production éditoriale d’aujourd’hui, estime un éditeur. Les livres autoédités ne seraient plus que 30 % de ce qui se publie actuellement (quelque 600 à 700 titres annuels), tous genres d’écrits confondus (mis à part le livre scolaire). La part du lion, estiment les professionnels du livre, revient aux thèmes de l’économie, du droit, de la pédagogie, de la gestion, de la politique.A d’autres ouvrages, également, qui ont pour sujet la mondialisation, la question de la femme, l’islamisme. D’autres écrits autoédités seraient des livres de littérature générale. Le tirage d’un titre autoédité, dans le meilleurs cas, se situe entre 1000 et 1 500 exemplaires, sauf exception rare ; Al Ariss («Le marié»), livre autoédité de Salah El Ouadie, a battu un record puisque trois éditions en ont été tirées en cinq ans, soit 8 000 exemplaires. Son sujet est porteur et d’actualité : il est l’un des premiers écrits sur les années de plomb. L’un de ces rares oiseaux qui n’annoncent pas le printemps de la production éditoriale marocaine.

Le tirage d’un titre autoédité, dans le meilleurs cas, se situe entre 1 000 et 1 500 exemplaires, sauf exception rare. «Al Ariss» (Le marié), livre autoédité de Salah El Ouadie, aura battu un record puisque trois éditions en ont été tirées en cinq ans, totalisant 8 000 exemplaires.