«Sainte Rita» de Hicham Lasri : violence partout, espoir nulle part

Dans «Sainte Rita» (Le Fennec, 2015), deux jeunes femmes homosexuelles se fracassent contre la dure réalité d’une société inondée de violence.

Le public commence à connaître un peu le cinéaste et ses personnages désarticulés, errant sans fin et sans espoir dans des drames opaques, hallucinés. Dans Sainte Rita, le lecteur n’est pas dépaysé. Le temps s’écoule, goutte à goutte, comme d’une montre molle. Les journées, d’abord «invincibles et éternelles», finissent toutes par agoniser lamentablement. La ville est, comme d’habitude, un tombeau à ciel ouvert, une tentaculaire souricière où se démènent des millions de créatures paumées. Parmi elles, deux femmes se détachent. L’une a un prénom, Rita, du bagout, une présence renversante, pour ne pas dire étourdissante tant elle parle et chante à tue-tête et drague à tout-va. Elle en fait des tonnes, Rita, alors que l’autre, Steeltoe – oui, comme «chaussure de sécurité» – voudrait que la terre l’engloutisse à jamais. Elle suit Lovely Rita comme une ombre pâlichonne. Elle n’a pas d’identité connue. Ce qu’elle a, par contre, c’est le charisme d’un coquillage, l’allure d’un zombie mal fagoté.

La belle et le tracteur, si vous voulez. Bref, cette improbable paire s’aime follement, goulûment. Attention, certaines descriptions par trop détaillées de fluides corporels peuvent révulser. On s’en serait allègrement passés, pour ne rien vous cacher. Passés ces moments un brin gênants, on assiste au quotidien du couple.

Dans Sainte Rita, la violence ponctue le récit, vous gicle à la figure, à chaque page, à chaque phrase. Dans la voix inquisitrice du chauffeur de taxi, dans les rapports professionnels. Dans le cri hystérique du réalisateur de pubs à deux balles, apercevant tout d’un coup les mains parcheminées, périmées de l’actrice. Dans les larmes de la diva «qui prend cette remarque comme on se fait percuter par un semi-remorque».

Sainte Rita pleine de crasses, dont la dépouille est sur la place

La violence ici est un personnage à part entière. Un personnage masculin, le plus souvent. Misogyne, ignorant, étroit d’esprit, opprimé le plus souvent aussi. La violence est un déterminisme, elle n’est ni évitable ni incongrue. C’est la paix, c’est la douceur, c’est Rita qui étonne, qui détonne dans cette ville où la misère tutoie l’ignorance. La violence est assimilée, presque admise, gravée dans la chair: Steeltoe survit «à la destruction du dedans parce qu’elle est physiquement indestructible comme tous les jeunes de son âge. Elle a résisté à l’anéantissement du dedans parce qu’elle est folle. C’est avant tout une rescapée: un spécimen humain approprié au maelström du monde moderne».

Maelström, courant tourbillonnant qui charrie et broie tout sur son passage. Lasri utilise souvent ce mot. À la fin, Steeltoe n’échappe pas au maelström. Personne n’y échappe. Face à ce maelström de 229 pages dont on émerge un peu hébété, devant cette entêtante rafale de mots, à cette poésie étrange, à la fois tendre et caustique, taillée au canif sur la peau des femmes, on a envie de dire, un peu naïvement peut-être, que tout ceci est décidément bien noir. À cela, Lasri nous assène cette phrase de Léo Ferré : «Le désespoir est une forme supérieure de la critique»