Aouina, le peintre qui parle aux murs

Comme dans les temps anciens, de véritables chefs-d’Å“uvre habitent les murs.
Le Technopark de Casablanca habillé par des personnages aux formes et aux expressions multiples.

Art de la transgression par excellence, l’aérographie s’incruste sur les murs de la capitale économique.


Il travaille sans masque, inhale les odeurs toxiques qu’éjecte son compresseur, gère mal son temps, ne négocie rien, prend ses rendez-vous à la va-vite et arrive en retard en affichant un sourire embarrassé… Aouina est probablement trop jeune pour manager.  «Ce n’est pas mon truc», avoue-t-il et il a bien raison. «Son truc» à lui, c’est le graffiti, c’est aller à la rencontre de ces mondes et de ces personnages qui se dessinent dans sa tête et qui, à un moment donné, débordent, vont sur les murs, les toiles, habillent la carrosserie d’une voiture…

C’est à travers de tout petits yeux noirs que Aouina observe le monde, le dessine en grand.
Ses supports sont multiples, rien ne le freine, tout le tente. Dessiner, ça lui prend «comme ça», sans raison apparente mais non sans passion.
Le regard alerte, Aouina fixe tout le temps : les instants, les choses, les visages…
Ceux qui ne le connaissent pas ont peut être déjà vu ses œuvres sans le savoir au Technopark de Casablanca. Depuis qu’il habille les murs de l’immense immeuble, emprunter les escaliers de la bâtisse est devenu une véritable attraction. Les visiteurs sont de plus en plus nombreux à abandonner l’ascenseur et à lui préférer les marches. Tout cela pour voir ces choses étranges qui s’accrochent aux murs. Mais une fois la visite terminée, on peut la recommencer dans un autre ordre. C’est que ses œuvres font appel au sens et à rien d’autre. Elles se lisent de haut en bas, de bas en haut, de droite à gauche et inversement. A chaque fois, l’œil découvre une nouvelle possibilité de lecture.
Aîné d’une fratrie de cinq frères et sœurs, Aouina a très vite abandonné les bancs de l’école. Pour lui, la découverte se situe ailleurs. On apprend par la lecture, les mathématiques, les sciences mais aussi par les formes et les couleurs.
La vie ne lui a pas fait de cadeaux et l’art l’a tourmenté, lui a fait part de ses misères. Avant d’aborder l’aérographie, l’artiste a essayé divers procédés. Mais seul le compresseur a su éjecter sa douleur, lui a révélé la joie de la création. Les couleurs explosent sous sa main, prennent des formes parfois surprenantes. Sa jeune main de 23 ans, au geste précis, a connu une lente maturation. Au début, «des larmes coulaient sur les murs, mes dessins ne prenaient pas forme», se souvient-il avec amertume. La technique n’est pas facile, l’apprentissage se fait dans la solitude, dans le désordre mais surtout dans le défi. Aouina, comme tous ceux qui ont connu la dureté de la vie, est habité par un profond désir de dépassement de soi, parfois quasi obsessionnel et c’est de cette obsession que naît son art. «Quand je dessine, je me sens en compétition avec moi-même d’abord», avoue-t-il.
De cette compétition naissent des formes, des histoires, des personnages, mi-réels, souvent fantasmés, loin de nos réalités apparentes mais proches de celles de l’artiste. «Je dessine, ce que je vois dans ma tête». Ses dessins lui ressemblent : ils ont une emprunte jeune et têtue. Par jeunesse, il faut entendre vigueur et nouveauté. Il mêle ainsi l’étrange au fantastique dans une esthétique remarquable, nouvelle, jusque là inconnue.
C’est toute une chorégraphie qui prend place avant que Aouina n’éjecte ses couleurs, ses révoltes, son art. L’artiste face au mur est un peu tendu. Il cherche la bonne approche, contemple le support, s’en éloigne, prend un nouvel élan. Il s’arrête un temps et observe quelques repères, de lui seul perceptibles. Et puis, d’un simple coup d’œil, il trouve le point de départ, son point d’orgue qui fait prolonger les instants, défie le temps et suspend les tags.  
Parce qu’une fois qu’il a pris son envol, plus de marche arrière, ça va très vite. Les dés sont jetés, on ne peut plus rien rattraper.  
La vitesse d’exécution détermine la réussite de l’œuvre. Le résultat ne supporte pas la médiocrité. Un effet de matière profond et harmonieux en découle. Parfois réduit au strict minimum. «Je n’imite personne, ce que vous voyez-là, c’est mon propre style», tient-il à préciser. Dépouillé, comme cette vie qu’il a menée, un trait rapide, sec et le monde est réinventé, coloré, ses contours redessinés.

Il écrit en dessinant…
Mais qu’est-ce qui a poussé Aouina à adopter cette forme d’expression urbaine, synonyme d’art bâtard ? C’est que le jeune artiste est dans la transgression, refuse d’obéir aux normes. Mais pas seulement. Aouina a besoin de prouver, tout de suite, à tout le monde ce qu’il est capable de faire et il n’a pas choisi la facilité. Le jeune créateur est dans l’instant. C’est peut-être pour cela, d’ailleurs, que certains soirs, comme une montée de fièvre, ça lui prend de descendre dans la rue, de choisir un mur, de le pomper, de le taquiner, de le décaper, de l’interroger, de le faire parler enfin…avant que ces drôles de personnages, qu’il n’arrive plus à contenir dans sa tête, ne viennent l’habiter.
 Un point, un trait, un visage, une histoire et puis des applaudissements…Aouina se retourne, «il y avait plein de gens qui me regardaient dessiner. Je ne le savais pas. Ils étaient tous derrière, c’était impressionnant».
Pour Aouina, c’est le bonheur : il est enfin reconnu. Après un tel effort, le vide, total, complet, l’écrase. La peinture donne, mais elle prend aussi. Elle emprisonne le temps, vide le corps de sa substance. «Quand je dessine je m’oublie, je peux passer cinq heures d’affilée à travailler. Après, je suis épuisé. J’ai besoin de m’éloigner de tout, de tout le monde. Je quitte Casa pour quelques jours, le temps de reprendre mes esprits». Mais l’apaisement ne dure pas longtemps. L’artiste revient, peint, efface le silence des murs. Malheureusement, ses œuvres finissent toujours par disparaître à coups de brosse et de détergents. Les murs du Technopark et des Abattoirs de Casablanca sont pour l’instant ses seuls trophées. L’admiration des passants, sa seule reconnaissance.
Le jeune Casablancais, issu du quartier Beauséjour, n’est pas le seul à aimer cet art, à le posséder. Ils sont nombreux à vouloir épingler leurs pensées sur les murs, à la sauvette. Art de la transgression, l’aérographie attire les marginaux. Les détenus de la prison de Oukacha ont aussi trouvé dans cette forme d’expression un trait libérateur. Aouina, ce possédé de l’air-brush, leur a transmis sa passion. Ces prisonniers qui, comme lui, ont décidé de faire tomber le silence des murs.