Antiquités : gare à  l’arnaque

Antiquaire ? La profession est souvent confondue avec celle de brocanteur ou de
bazariste. Le manque d’intérêt porté par l’Etat
à l’organisation de la profession et à la fixation de critères
sélectifs fait des amateurs d’art les premières victimes des
arnaqueurs en tous genres.

Des brocanteurs, des bazaristes, des marchands de bric et de broc, des escrocs, des copistes… On trouve de tout aujourd’hui sous l’appellation «antiquaire». La profession a sans doute besoin impérativement d’être mieux réglementée, mieux structurée. Malgré quelques tentatives visant à moraliser le secteur, le confudion règne toujours.
Pourtant, il existe heureusement des antiquaires sérieux et compétents au Maroc. Mais c’est à eux de faire leur publicité. Les médias eux-mêmes participent quelquefois à la désorganisation. En l’absence de label de qualité, de répertoires d’antiquaires, c’est au collectionneur, à l’amateur d’art, d’objet rare ou ancien, de s’y retrouver.

En 1989, la première association créée par des pros a fait long feu
Des tapis de prière artificiellement vieillis par des expositions prolongées au soleil, une toile découpée vieillie au goudron, des objets neufs dont on réinvente une histoire séculaire… Les arnaques fourmillent dans le domaine des antiquités ! Pour mettre fin à ces pratiques qui ne font pas vraiment honneur à la profession, quelques spécialistes de l’objet ancien se sont mobilisés. C’est ainsi qu’en 1989 la première association des antiquaires est née.
Le projet était ambitieux : assainissement du métier, sauvegarde du patrimoine, promotion des arts… Chaque adhérent devait en outre s’engager par écrit à «vendre les objets pour ce qu’ils sont, signaler les copies et les reproductions, prévenir des défectuosités dont il a connaissance…». Il pourrait alors apposer sur sa vitrine, comme un label de qualité, l’autocollant de l’association (l’astrolabe était l’emblème choisi).
Mais l’Association nationale des antiquaires et brocanteurs (ANAB) s’est très vite heurtée, dans les salons, à la participation de personnes n’ayant pas grand rapport avec le métier. Malgré des règles de «bonne conduite» imposées, la confusion s’est rapidement emparée des lieux d’exposition. L’association a toujours refusé d’apparaître comme donneuse de leçons et c’est certainement cette politique du refus de l’exclusion qui a causé sa perte. Elle a compté sans doute aussi un peu naïvement sur la sagesse des participants qui n’ont pas tous su respecter leur profession. Cette première association des antiquaires a donc fini par baisser les bras.
Une seconde association, un peu «fourre-tout» et à vocation bien plus commerciale, est née : l’Association marocaine des antiquaires et brocanteurs (AMAB). ANAB, AMAB… confusion des sigles et… des genres? La première association a-t-elle été, une dernière fois, victime de contrefaçon ?

L’Office du tourisme incapable d’informer sur le sujet
Mal connue du public, l’antiquité semble l’être tout autant des pouvoirs publics qui protègent souvent bien mal le patrimoine historique du pays. Ne pouvant distinguer un bazar à touristes d’un antiquaire, l’Office du tourisme est aussi incompétent pour orienter le voyageur de passage, amateur d’art et d’objets anciens. L’immense bâtiment de l’Office du tourisme de Casablanca, avenue Mohammed V, n’abrite-t-il pas ainsi un Télécontact, comme seul et unique document consultable ? C’est ainsi que certains vacanciers s’arrachent les cheveux en découvrant, le dernier jour de leur séjour, la boutique aux trésors dont ils rêvaient.
C’est alors au marché lui-même de faire sa propre publicité. Mais, très méfiant, ce secteur rechigne souvent à communiquer. Et c’est bien dommage car c’est, une fois de plus, la confusion qui l’emporte. Nombre d’antiquaires refuseront curieusement pour cet article d’être cités ou même de témoigner.
Le marché doit aussi se structurer, s’organiser. Beaucoup de choses restent à faire. Il n’existe encore, par exemple, aucune grande salle de vente aux enchères. Trop tôt ? Si certaines expériences ont montré un succès très relatif comme à Casablanca, celle des ventes organisées à Marrakech (à la Mamounia par exemple) montre que le concept est prometteur.
Mais il est bien d’autres lacunes, encore plus graves… Côté formation, par exemple : pour l’étudiant qui se destine à la profession, il n’existe guère au Maroc que des écoles d’archéologie ou de Beaux-Arts, en attendant, un jour, la création de filières «histoire de l’art».Autodidacte ou expatrié, le futur antiquaire n’a pas d’autre choix…
Et où chercher l’information ? Pour le client potentiel comme pour le professionnel, elle fait cruellement défaut. Les livres sur le sujet, généralement édités à l’étranger et rédigés en français, sont aussi très chers et inaccessibles pour la majorité des Marocains. Beaucoup de choses restent à faire dans le domaine de l’édition d’art et dans la vulgarisation des informations concernant les objets anciens.

Depuis la première guerre en Irak, le marché est en crise
Dans la rue piétonne du Prince Moulay Abdallah, à Casablanca, Houria Idrissi tient avec son frère la boutique «Amazonite», du nom d’«une des pierres les plus rares, que portaient les femmes au Maroc. Une pierre datant du néolithique saharien !», nous apprend l’antiquaire. Houria était à l’origine de cette première association ambitieuse qui a dû cesser ses activités. Dans la profession depuis les années 70, elle s’est spécialisée dans l’art marocain et islamique. La spécialisation est encore rare chez les antiquaires, qui préfèrent bien souvent jouer la carte généraliste, mêlant antiquité marocaine et européenne. Seule Marrakech, avec une petite longueur d’avance, ferait figure d’exception.
Houria a justement participé à l’écriture d’un livre qu’elle souhaitait bon marché, accessible à tous. Un vrai bénévolat culturel ! En fait, elle a tout donné : textes et photos de sa collection, sans gagner un dirham. Elle espérait que les textes allaient être complétés par des recherches sérieuses, que son nom allait figurer sur les photos des pièces. C’étaient ses seules demandes. Elles n’ont pas été exaucées. Tizerzaï, la fibule au Maroc (Edition Sicopa) devait sortir avant Noël ! Les textes sont restés tels quels et le nom de l’antiquaire a été oublié. Décourageant !
«On manque aussi de mécènes, d’argent… beaucoup de choses ne devraient jamais quitter le Maroc», regrette cette antiquaire qui se souvient encore de cette mode des portes marocaines qui ont quitté le royaume en masse, dont certaines avaient plus de trois cents ans d’âge. Sans compter le recel pur et simple, comme ce lustre gigantesque volé dans un mausolée et récupéré de justesse à la frontière ou ces très anciens Coran retrouvés dans une vente parisienne, à Drouot. Peu informées, peu réactives, les autorités laissent faire. «Un jour, j’ai vu dans un catalogue un manuscrit volé d’une zaouïa», s’indigne cette autre antiquaire. «J’ai demandé à ce qu’on arrête la vente. Rien n’a été fait. Je crois qu’on n’a pas encore compris la valeur de ces objets ! Il n’est qu’à observer la façon dont on conserve notre patrimoine. J’ai visité des musées notamment à Fès, c’est effrayant de voir que des boiseries plus que millénaires sont exposées à l’air libre, aux crottes acides de pigeons, que des tapis anciens sont fixés par des clous…».
Outre les difficultés liées à l’absence de structure réelle du marché et à son accessibilité, l’antiquité connaît aussi des difficultés économiques conjoncturelles, «une crise qui a commencé après la première guerre du Golfe», explique Houria. «Tout est allé ensuite en s’amplifiant. La seconde guerre nous a enfoncés encore davantage !». C’est un fait : le marché est très moyennement porteur. «Amazonite» a toujours une clientèle de connaisseurs, des collectionneurs, des étrangers, des hommes d’affaires, des personnalités marocaines, des délégations officielles à la recherche de beaux présents (une arme, un bijou, une poterie…), des Marocaines aussi, très intéressées par les bijoux berbères anciens, du Sahara… Mais depuis quelques années, les acheteurs sont plus suspicieux… moins nombreux aussi.

Nombre d’objets d’art islamique sont rapportés par les pèlerins
Des armes, des tableaux orientalistes, des tissages rares, de l’argenterie marocaine, de l’art ethnique (objets du Sahara ou d’une région particulière)… On trouve de tout chez les antiquaires, à commencer par toutes les richesses du patrimoine marocain: des sacs à vivres du Sahara peints à la main aux couleurs végétales, des toiles de peintres naïfs comme Chaïbia ou Ben Ali R’bati (premier peintre marocain sur chevalet), des lampes à huile du Haut Atlas, des ceintures complètes de mariées (de plus en plus rares), des colliers plus que centenaires d’ambre et d’amazonite, des bracelets «shems ou qamar» (soleil et lune), mêlant or et argent… et des pièces plus rares encore comme des khabia du XVIe ou XVIIe siècles, pièces en céramique dans lesquelles les familles marocaines bourgeoises conservaient toute l’année la viande (khliaâ). «Beaucoup d’objets proviennent de Damas, Bagdad… souvent rapportés par des pèlerins. Il y avait beaucoup d’échanges à la Mecque avec des musulmans d’autres pays», explique cette spécialiste de l’art islamique. Et puis il y a ces objets insolites, mystérieux, dont on ignore souvent l’origine ou l’utilisation : une encre, un outil de construction en bâtiment… Les échanges avec d’autres antiquaires sont souvent alors instructifs. Grâce à des échanges électroniques avec des confrères en France et aux Etats-Unis, cette antiquaire a ainsi pu découvrir que l’objet érotique qu’elle avait découvert provenait en fait de Chine, alors qu’aucun signe pour elle ne le laissait deviner.
Les rabatteurs constituent la principale source d’approvisionnement de Houria. «Une centaine travaille avec nous. Certains depuis plus de vingt-cinq ans». Ces rabatteurs sillonnent le pays du nord au sud, d’est en ouest. «Certains allaient même dans des endroits accessibles seulement à dos de mulet», ajoute l’antiquaire qui reçoit régulièrement des sacs remplis d’objets qu’elle prendra le temps de trier, avant de commencer les négociations pour ce qu’elle sélectionnera.
«Des rabatteurs ? Je ne sais même pas ce que c’est !». Pour cette autre antiquaire du boulevard Moulay Youssef, à Casablanca, la vente aux enchères constitue sa principale source d’approvisionnement. «Drouot, presque exclusivement». Peu à l’aise dans la négociation avec des particuliers ou même des confrères, les enchères lui évitent cette confrontation. «Vous vous fixez une limite et vous n’avez qu’à lever la main». Elle y achète ce qu’elle aime en priorité : des meubles XVIIe (la haute époque se vend d’ailleurs très bien), des tableaux orientalistes (assez en vogue), des objets asiatiques…
«Nous, nous importons tout d’Angleterre, meubles et objets», explique Myriam Choukri, fille d’une famille d’antiquaires, restauratrice de porcelaine et antiquaire à temps partiel dans le magasin familial. Son métier, elle l’a acquis en Angleterre car il n’existe pas de formation au Maroc. Ils sont d’ailleurs peu nombreux les professionnels à œuvrer dans le domaine de la restauration.
Au Maroc, les antiquaires sont sans doute moins d’une vingtaine, tandis qu’on compte environ cent cinquante brocanteurs et bazaristes de l’ancien. Parmi eux, beaucoup de professionnels formés sur le tas, par passion. Nombre d’entre eux étaient déjà des collectionneurs avant de faire de leur passion une profession.