«Nos plus beaux jours», la poignante amertume de Moha Souag

«Nos plus beaux jours» de Moha Souag a amplement mérité son prix Grand Atlas, décerné mercredi 29 octobre dernier à  Rabat. Un roman qui s’indigne du destin fait aux femmes et aux artistes de ce pays et qui dépeint d’une plume poétique et désenchantée les tares d’une société asphyxiée, loin de tout misérabilisme.

Dans une carcasse de train clopinant entre Casablanca et Marrakech, une faune bigarrée de voyageurs se partage un compartiment miteux et des moments d’intimité. Ici, des touristes s’extasient sur le désertique paysage, l’authenticité des chaumières, les sourires édentés des autochtones. La misère serait, paraît-il, moins pénible au soleil. Là, une bourgeoise d’âge mûr vocifère des ordres téléphoniques à son traiteur exorbitant. Mais l’œil du lecteur abandonne vite ces figurants pour se braquer sur deux personnages assis côte à côte : le narrateur, journaliste vieillissant et songeur et la jeune danseuse au rire brave et au regard fier. Elle s’appelle Mouna, elle a le geste ample et gracieux de ceux qui ont libéré leur corps de ses roides entraves. «Il n’y a pas de peuple sans danse ni musique, exulte l’artiste. Le monde s’émeut devant la danse.

Un peuple triste danse, un peuple révolté danse, un peuple joyeux danse ; le peuple danse quand les discours s’épuisent et quand les langues perdent leurs mots». Ses mots à elle sont aussi passionnés et sublimes que son allure. Comme un corps emporté par une flamboyante chorégraphie, ils valsent et tourbillonnent, tintent aux sons d’idiomes, de dialectes d’ici et d’ailleurs. Le narrateur est subjugué par cette femme instruite et libre, à l’âpre volonté de vivre. Il la découvrira, plus tard, sous un angle moins chatoyant, mais revenons à notre train claudiquant. Le journaliste ne doit pas oublier l’objet de sa visite à Marrakech : une interview avec la Cheikha Halouma, monument de la aïta. Fadéla pour les intimes.

Une romantique adolescente qui a eu le malheur de s’éprendre follement de Abdelhalim Hafez, dans une bourgade où les filles de bonne famille ne vont pas au cinéma. Une gamine qui a bravé les interdictions pour dévorer des yeux le rossignol brun, son amour de jeunesse, perdu, éperdu. Un amour qu’elle paie cher, dans la violence et l’amertume. Je ne vous raconterai pas les turpitudes qui l’ont menée sur les chemins de l’opprobre puis de la musique populaire. Moha Souag vous dira mieux que moi les maux de «cette chanteuse de l’ombre qui chantait à des ombres». Et ça vous rappellera quelqu’un ou quelque chose, et ça vous pincera le cœur.Nos plus beaux jours est l’hommage poétique et désenchanté de Moha Souag aux Marocaines. Aux cadres urbaines, branchées, lettrées, relativement chanceuses, relativement libérées, mais jamais comme leurs mâles congénères. C’est connu, les animaux de la ferme sont égaux mais certains sont plus égaux que d’autres. Mais c’est surtout un hommage à toutes celles qu’on considère encore comme des bêtes soumises, corvéables à merci. Qui ne doivent pas s’embarrasser d’instruction ou de sentiments, de toute façon, l’école est trop loin et dans un an, tu épouseras le boucher. Et ne t’avise surtout pas de revenir avec un œil tuméfié et un rejeton, je ne peux pas nourrir deux bouches de plus. Trime ou crève. Le roman est aussi un plaidoyer pour les artistes de ce pays. Pas ceux qui s’imposent à force de «squatter la radio, la télévision, les orchestres officiels et les quelques studios disponibles pour répandre et imposer leur tintamarre sur les ondes». Mais plutôt ceux qui s’acharnent à croire naïvement que le talent finit par payer sous nos cieux. Ceux que des journalistes aigris et payés au lance-pierre assaillent, comme le narrateur et ses congénères harcèlent la Haja Halouma, «emportant avec eux photos, films et interviews sans que cela changeât quoi que ce fut dans sa vie». Ceux qu’elle reçoit quand même parce qu’elle n’a pas le choix. Un peu de visibilité, c’est toujours mieux que rien. Nos plus beaux jours résume en 93 pages magnifiquement ciselées les pesanteurs d’une société étouffée par sa raideur, sa morale hypocrite et son injustice, une société qui oscille entre l’espoir et l’abattement, une société qui s’abîme, impuissante, dans le spectacle de sa décrépitude. Certains y verront peut-être une énième déclinaison de ce qu’ils appellent la «Hogra littérature». Nous y voyons le témoignage poignant d’un écrivain sincère et pétri de talent, qui ne singe ni Zola ni Stephen King. Un écrivain marocain contemporain.