Andalussyat : une passerelle méditerranéenne

Les septièmes rencontres autour de la musique andalouse ont rassemblé Maghrébins et Espagnols.
Plus de 1 200 spectateurs pour la soirée inaugurale à  Rabat, malgré le mauvais temps.
Ateliers d’initiation au chant et visites guidées.

Même dans des conditions climatiques défavorables, Andalussyat a bien tenu ses promesses. Le festival qui devait se tenir du 30 novembre au 4 décembre a été décalé d’une journée. La soirée inaugurale prévue à Mohammédia a été annulée pour cause d’intempéries et ce n’était pas le seul changement. Les lieux des concerts ont également été modifiés. Les soirées qui devaient se tenir au Parc des expositions à l’Office des changes de Casablanca ont été transférées au Mégarama. Mais malgré cet imprévu, le public était présent, grâce, entre autres, à une excellente communication. Finalement et comme tous les ans, ces rencontres musicales ont réussi à déplacer les amateurs des musiques andalouses. Et le pluriel est de mise. En effet, vous pouvez dire : El-Ala, El Gharnati, Sanaâ, Malouf, Andaloussi, Musique classique maghrébine, la musique andalouse se décline en plusieurs styles et les organisateurs d’Andalussyat ont tenu à ce qu’ils y soient tous représentés, et que chaque style garde sa spécificité et son originalité. Le moteur de l’événement n’est autre que l’association des amateurs de la musique andalouse qui œuvre depuis 52 ans pour la promotion et la transmission de la musique arabo-andalouse. Depuis la création de l’association, on a vu naître le musée Dar Al Alla ainsi qu’un autre dédié à la musique arabo-andalouse à Fès. L’association s’évertue également à organiser au moins six soirées musicales, par an. «Les principales réalisations de l’association sont la sauvegarde du répertoire de la musique andalouse, l’enregistrement des noubas, de la musique andalouse ainsi que les corrections et les rééditions des haïks (texte intégral des noubas)», expliquent les organisateurs.
Ces quatre soirées ont été l’occasion pour retrouver R’bab, luth, kwîtra, derbouka, violon alto, violon 4/4, tarr et mandoline qui nous ont servi de langoureuses mélodies et rythmes variés. Cette année, Andalussyat ont rendu hommage à la Zawiya soufia. «L’histoire retiendra que c’est la bravoure de cette confrérie qui a sauvé la musique andalouse de la déperdition, du temps des Almohades. Et l’histoire saluera certainement qu’Andalussyat lui fasse honneur durant sa 7e édition», fait remarquer Anas Harti, directeur de cette nouvelle édition. Cet hommage a été matérialisé lors de la première soirée organisée à Casablanca. La troupe espagnole, Al Kaouthar, de formation assez récente (à peine trois ans), a très rapidement séduit son public. Des chants soufis, chantés en arabe et une  dernière chanson en Aljamiado (langue romane parlée par les andalous, écrite en alphabet arabe). Al Kaouthar situé entre deux civilisations, entre deux langues n’a pas manqué de couvrir de son aura les mélomanes avec son album «Ruh», sorti en mars dernier. De l’émotion aussi lors de cette soirée lorsque la femme de feu Mohamed Arkoun est monté sur scène pour annoncer le don de sa bibliothèque aux Casablancais.

Gharnati, maalouf et flamenco

L’ambiance a vite changé lorsqu’on est passé au Gharnati avec ses mélodies légères. Ceux qui ont écouté l’Orchestre d’Alger des musiques Gharnati, et à sa tête Hadj Kacem Ibrahim, ont pu retrouver des qçaid d’antan. L’ensemble musical formait un parfait tableau avec costumes sobres et élégants mélangés aux soieries finement brodées, un clin d’œil au faste de l’époque ! Le gharnati rattaché à l’école de Grenade depuis le XVIe siècle est devenu un genre à part entière. Comme le veut la tradition algéroise, il y avait du hawzi, ce gharnati qui a développé des thématiques plus proches du réel, et qui se distingue également par des mélodies plus accrocheuses et, par conséquent, très vite populaires. Le résultat se passe de commentaire. Le public nombreux est resté jusqu’à la dernière note de ce concert. Si ces chansons nous sont parvenues, c’est grâce à tous ceux qui ont sauvegardé ce patrimoine. Implantée par les Andalous exilés en Afrique du Nord après la chute de l’ultime Royaume de Grenade, en 1492, la musique arabo-andalouse a été préservée au Maroc, en Tunisie, en Libye et en Algérie, dans des villes qui se sont transformées en cités conservatoires. Plusieurs associations dans les pays du Maghreb continuent  à perpétuer cette musique. Aujourd’hui, des 24 noubas qui existaient (et qui correspondaient chacune à une heure de la journée) près de la moitié a disparu. Il en reste 11, jalousement préservées. Si Andalussyat a pris pour capitale Casablanca, il s’ouvre aussi sur d’autres villes. Rabat a accueilli plus 1 200 spectateurs lors de la soirée inaugurale, mercredi 1er décembre. Ceux qui ont eu la chance de se rendre au théâtre Mohammed V se sont laissé emporter par des mélanges fusion flamenco et musiques médiévales de Samira Kadiri et Rocio Marquez. Insérer des compositions nouvelles dans un répertoire traditionnel a été une véritable réussite. Une expérience à renouveler ! En deuxième partie de soirée, s’est produit l’orchestre du conservatoire de Tétouan, présidé par le maestro Mehdi Chaachoo. C’est dans le respect le plus fidèle de la tradition classique de la musique andalouse que les rythmes s’effleurent aux sons des instruments de l’orchestre. Nous avons pu également goûté au Maalouf avec l’ensemble Skali dans la pure tradition tunisienne. La soirée de clôture est sans conteste celle qui a rassemblé le plus de monde. Le flamenco d’Esperanza Fernandez a séduit. Une voix lourde, profonde et pure, la chanteuse ne sait pas murmurer, elle hurle, elle crie son flamenco, comme la gitane qu’elle est. Si la façon de chanter d’Esperanza Fernandez est vraiment unique, c’est parce qu’elle considère que «le flamenco est sentiment et chacun l’extériorise comme il le sent» et on peut dire que son sentiment était très fort, ce soir-là. Cependant, Esperanza Fernandez n’étais pas seule. Sa voix a été portée par les danses de Miguel Vargas. Ce samedi 4 décembre, le Mégarama de Casablanca a tremblé sous ses pas. Miguel Vargas n’est pas espagnol mais originaire du Vénézuela. Son parcours est atypique et mérite une halte. Né d’un père professeur universitaire et d’une mère psychologue, sa famille n’a cessé de se déplacer. La carrière de son père l’emmène à travers le monde entier, notamment au Mexique et en Espagne où il découvre le flamenco. Une danse qui l’habite très vite. Le jeune prodige commence à enseigner à l’âge de 12 ans. Après avoir appris la base de la danse, il développe son propre style plus personnel, de manière autodidacte et le résultat en est émouvant ! La clôture s’est faite autour d’une fusion de l’orchestre de feu Abdelkrim Raïss avec le groupe de Thami El Harrak. 
Notons que le programme de cette année a été également marqué par une nouveauté qui s’est matérialisée à travers des visites guidées du Musée Dar El Ala. Du 1er au 4 décembre, des ateliers d’initiation au chant ont été portés par Saâd Berrada au piano et les professeurs Ahmed Merbouh et Mohamed Bajeddoub au chant. Des conférences ont aussi enrichi les rencontres, posant les prémices de nouveaux débats notamment autour de la musique andalouse et les problèmes d’identités musicales maghrébines. Depuis la création de Casandalouse, beaucoup d’eau a coulé sous les ponts. Aujourd’hui, c’est Andalussyat qui reprend le flambeau. Cette année, c’est la septième bougie que souffle cet événement qui s’ouvre davantage.