«Musiques du désert» : une porte s’ouvre sur le Tafilalet

Pour sa première prestation, le Festival des musiques du désert,
qui s’est déroulé à Merzouga du 18 au 21 septembre
dernier, fut un moment de grâce avec ses instrumentalistes étonnants
et ses voix puissantes qui ont fait parler le désert.

«Toi désert, compagnon de ma vie, toi désert le plus cher des amis, ton orgueil c’est tes dunes en saillie», a chanté de sa voix chaude Baly Othmani, le Touareg et fils de Djanet, petit bourg algérien, à la frontière du Niger. Il a déployé son étoile scintillante parmi la constellation de musiciens venus honorer cette première fête de musique sur les dunes de Rissani-Merzouga. Depuis belle lurette, le Tafilalet, bastion de la dynastie alaouite, abandonné à son triste sort, n’a pas vécu un événement d’une telle envergure. Baly, le chirurgien plastique qui, avec son luth, sa boussole et son bâton de pèlerin, a sillonné le monde (son dernier concert s’est déroulé à Dar opéra au Caire), n’a jamais mis les pieds dans un conservatoire. Comment a-t-il appris la musique ? «Depuis que j’étais dans le ventre de Khadija, ma mère», répond-il laconiquement, un tantinet ironique. Khadija était elle-même une poétesse et chanteuse qui a connu la gloire.

Baly et Rykiel ont fait fraterniser le noir et le blanc, le luth et le synthétiseur
Qui dit que le désert est silencieux ment. Dans le désert, continue le fils de Khadija, «la rythmique est partout: dans les pas du chameau, dans les tourbillons du sable et dans le bruissement des acacias». Dans ce désert symphonique, Baly puise sa poésie, la compose et la chante. Lors de cette première édition du Festival des musiques du désert, il a fait sensation. Il était accompagné par un autre prodige qui, à son tour, enchanta le public de son piano synthétiseur accroché comme un bijou à son cou par une bandoulière : Jean Philippe Rykiel. Ce Parisien, non-voyant, apprit, lui aussi, la musique au berceau, grâce à la pianiste Nathalia, sa sœur aînée. D’emblée, le fils de Djanet et l’enfant de Paris formèrent un duo, l’un avec son luth et l’autre avec son synthétiseur, pour chanter le désert, l’amour et la fraternité des peuples. A l’unisson. Et on conservera un souvenir impérissable de cette nuit blanche, la dernière du festival, où leur complicité donna lieu à un spectacle éblouissant. Les frontières de la langue, de la géographie et de la religion s’étaient évanouies pour laisser place à l’art. «Je dois avoir un sang de caméléon dans les veines, je suis français et juif, converser d’emblée en musique avec Baly est une partie de plaisir», déclara Jean-Philippe. Et d’ajouter, sourcils fronçés sur des paupières éternellement closes : «Dis à tes lecteurs que je suis un juif qui aime les musulmans et les Arabes comme j’aime tout être humain».

Yakouba, le fils du muezzin, à la voix imposante
Le public de ce premier festival du désert a savouré le talent d’une autre vedette : le Nigérien Yakouba Mamouni, flûtiste et chanteur du groupe Mamar Kassey. Il se produisit à Ksar Al Fida de Rissani, à la première lune du festival ( nuit du 18 septembre). Mamar est un personnage emblématique au Niger. Il est le fondateur de la dynastie des Maïgas qui gouverna l’empire Songhaï au XVIIe siècle, lequel s’étendait de l’embouchure du fleuve Niger au cours supérieur du fleuve Sénégal. De la conjonction du talent de Mamar Kassey et de celui de Yakouba Mamouni naquit le groupe en 1995. Il obtint sa consécration et sa gloire et, partant, celles du Niger dans le concert des musiques du monde, dès son premier disque «denké-denké». Une instrumentation à la fois traditionnelle (flûte et tambours) et moderne (basse et guitare électrique), mais une mélodie ancestrale, qui plonge ses racines dans le pays du Sahel et renvoie à la diversité ethnique et culturelle millénaire du Niger (huit ethnies et autant de dialectes). Et surtout une voix, celle de Yakouba, puissante comme le désert, et le son de sa flûte, accompagnée de celles enjouées de Catherine Onajda et de Fatoumata Amadou, les deux irrésistibles danseuses du groupe. On sut d’où provenait la puissance de sa voix quand le chanteur nous apprit que son père était muezzin. Et la puissance du souffle «flûtique» ? C’est une autre histoire. Yakouba appartient à une famille issue des Seferis ( rois). Son père lui reprochait sa passion pour cet instrument tout juste digne des bergers. Alors il cachait sa flûte dans la brousse. Elle devint son instrument fétiche, comme le luth chez Baly et le synthétiseur chez Rykiel.

Une seule fausse note : la présence de Saïd Chraibi

Les groupes se succédaient sur scène et ne se ressemblaient pas. Le groupe Al Gadra Bab Assahra venu de Goulimine, Gnawa Khamlia, les ancêtres harratine du Soudan, celui de Belaid El Akkaf, l’intellectuel amazigh, la troupe d’Elbatoul Merouani venue de Laâyoune et d’autres célébrités qui rivalisent de talent. La seule fausse note, répétaient de méchantes langues, tombant comme «un cheveu sur la soupe», fut le spectacle offert par le luthiste marocain Saïd Chraibi. Son talent est indéniable. Il n’empêche que beaucoup s’interrogeaient sur la pertinence de sa présence. Pourquoi lui et pas les autres maîtres du luth ? La réponse du directeur artistique du festival, William Perkins, ne convainquit pas : «Même la musique du Cheikh Tidiane Seck, imprégnée de bout en bout de jazz, est loin du désert, alors pourquoi ne pas inviter Saïd Chraibi aussi ?». L’artiste marocain n’est pas si loin du désert, aurions-nous aimé entendre. Il est le fils de la ville ocre, porte du Sahara. S’il avait joué sur scène Sahrae biladi («le Sahara est mon pays»), une musique au style hassani, il n’aurait pas déparé dans le paysage.
Quant au Malien Cheikh Tidiane Seck, l’un des meilleurs percussionnistes africains sur la scène européenne et américaine, et star incontestable du festival, laissons-le s’exprimer lui-même : «Mon concept du jazz n’est pas quantifiable. A l’inverse d’un Don Cherry, d’un Armstrong ou d’un Richard qui sont venus au jazz par nostalgie de leurs origines africaines et pour exprimer la détresse des Noirs aux Etats-Unis, nous, chanteurs africains, sommes allés au jazz pour mieux perfectionner notre art». La flûte, le balafon et le ngoni, instruments de musique typiquement africains, étaient fortement présents dans la musique de la troupe du Cheikh. Ce musicologue, érudit au demeurant, avait composé nombre de chansons de Mory Kanté et Salif Keita. Sur scène, à Ksar El Fida, il a littéralement envoûté.

Inciter les Marocains à tourner leur regard vers leur Sud désertique

La qualité artistique de cette première édition du Festival des musiques du désert n’a pas été sacrifiée sur l’autel d’objectifs égoïstement mercantiles. La région avait besoin d’une bouffée d’oxygène. Ni la restauration de monuments historiques comme le mausolée Moulay Ali Chérif, emporté par les inondations de 1965, ni celle de Ksar Al Fida (l’un des plus illustres de Rissani), ni encore la construction du barrage Al Hassan Addakhil pour prémunir la région du Tafilalet des crues dévastatrices de l’oued Ziz, n’ont pu l’arracher de l’enclavement et de la précarité de ses ressources économiques. Sa palmeraie formée d’un million d’arbres, l’une des plus vastes du monde, agonise (tout comme la forêt de cèdres du Moyen-Atlas), sous le poids de l’usure des siècles et de la désertification déferlante. Il est plus que temps de la sauver.
Le Tafilalet avait besoin de ce festival pour s’ouvrir au monde. Les initiateurs, dont le centre Tarik Ibn Zyad, présidé par Hassan Aourid, le savent pertinemment. Leïla Layachi, la présidente de l’association Maroc pluriel, le sait aussi. Faire d’une pierre plusieurs coups, décloisonner la région, ressusciter la culture du désert et faire revenir les Marocains à la raison : qu’ils se tournent pour une fois vers le Sud désertique de leur pays, immense et sublime de beauté, au lieu de la Costa del Sol bétonnée.
Rendre sa gloire au bastion de la prestigieuse Sijilmassa médiévale n’est pas une idée creuse. C’est à portée de main, il suffit d’y mettre les moyens