«Mouroirs», un témoignage de plus, mais pas de trop

Mohamed Errahoui, du groupe Bnouhachem, embastillé entre 1976 et 1984 dans plusieurs bagnes, prend la plume pour témoigner. Il en sort «Mouroirs, chronique d’une disparition forcée»(*), un pavé de 340 pages.

Il n’est jamais trop tard pour écrire une histoire qui dénonce l’arbitraire. Libéré en décembre 1984, après neuf ans de tribulations dans plusieurs centres secrets de détention, Mohamed Errahoui prend enfin sa plume pour témoigner.
Il accouche d’un pavé de 340 pages intitulé Mouroirs, chronique d’une disparition forcée, où il raconte par le menu, quoique dans un style pas toujours simple (mais l’art de l’écriture ne passe-t-il pas ici au second plan du témoignage ?), l’abject et l’irrationnel. Et il n’y a pas pire que de se trouver un jour dans des lieux secrets, entre les mains de bourreaux sans loi ni foi, en butte à tous les sévices imaginables infligés dans l’impunité totale. Mohamed Errahoui est l’un des rescapés de mouroirs prenant les noms des localités où ils se trouvent : Agdz, Kelâat Mgouna et Skoura. Tous (comme Tazmamart) situés, comme une punition collective infligée à leur population, au Sud-est du Royaume, et sinistrement emblématiques par leur régime carcéral concentrationnaire. L’irrationnel dans l’histoire ? Le fait de passer neuf ans embastillé au secret, interdit de panier, de visite et de promenade, dans des conditions effroyables, au mépris de toute loi garantissant les droits du prisonnier. Comme ceux du bagne de Tazmamart (celui qui avait avalé pendant 18 ans les militaires inculpés dans les deux coups d’Etat de 1971 et 1972), les prisonniers du groupe appelé Bnouhachem (un autre de ce groupe qui comprenait outre l’auteur du livre Abderrahman Kousni, Driss Lahrizi et Mohamed Nadrani) n’avaient aucun droit hormis celui d’attendre la mort. D’ailleurs, Errahoui, lui, «le rêveur» comme l’écrit Bnouhachem dans la préface du livre, ne cessait de répéter à ses co-disparus que «si on sortait un jour de cette prison, ce serait les pieds devant…».
L’absurde aussi dans l’histoire est le fait que trois de ce groupe, dont l’auteur du livre, avaient été condamnés à perpétuité par contumace dans le procès de Casablanca de janvier 1977, alors qu’ils croupissaient dans les camps clandestins de la mort. Le 31 janvier 2009, soit un quart de siècle après leur libération, les trois étaient du voyage à Agdz pour la préservation de la mémoire du bagne où ils étaient… Une petite consolation, en attendant la transformation de ce bagne en petit musée.

(*) Saâd Warzazi éditions, 2008, 65 DH.