Amine Bendriouich : «Ce que je veux dire à  travers mon vêtement est le plus important»

On ne présente plus Amine Bendriouich. Le jeune styliste qui lançait en 2006 le concept des T-shirt «Hmar ou Bikhir» est aujourd’hui lauréat de concours internationaux et ambassadeur du Maroc sur les scènes de mode à  l’étranger.
Actuellement finaliste du grand concours Style.com Arabia and DDFC fashion prize, il est d’humeur à  se confier sur son parcours, ses désillusions et ses espoirs.

Vous êtes en train de déménager à Berlin. Pourquoi?

En effet, j’ai commencé mon déménagement depuis le mois de mars dernier. Il faut dire que depuis mon retour d’Allemagne, après une résidence artistique en 2010 et 2011, je réside entre Casablanca et Berlin. Aujourd’hui, ma nouvelle adresse est à Berlin. Je suis parti là-bas comme une suite logique de mon parcours, car j’estime qu’il n’y a plus rien que je puisse faire ici. Le système économique et l’environnement dans lequel j’évolue ne sont pas encore adaptés à mes attentes. J’ai des soucis pour produire de petites quantités. Tout le monde croit que ce que je fais est extravagant, alors que cela dépend de l’angle depuis lequel on regarde. Ailleurs, on ne qualifie pas mon travail d’extravagant. Mais plutôt de créatif, de singulier, d’original. Ici on peut aimer, mais pas oser porter. Et puis, j’estime qu’il faut que j’évolue davantage, chose qui malheureusement n’est pas possible au Maroc.

Est-ce qu’il existe ce qu’on peut appeler la mode marocaine?

Je pense qu’il est difficile de parler aujourd’hui d’une mode marocaine. Cela viendra peut-être, mais il est très difficile d’en établir les bases. Déjà, depuis toujours, la mode marocaine a été réduite aux caftans. Cette vision s’est installée dans les esprits et a longtemps rendu difficile l’émergence d’une créativité dans un secteur autre que traditionnel. Il est vrai qu’aujourd’hui il y a davantage de jeunes créateurs en comparaison avec l’année de mon arrivée à Casablanca, en 2006. Quand avec Mohamed Smiej et Achraf El Kouhen, on avait lancé le concept des T-shirt Hmar ou Bikhir, les premiers qui nous avaient fait confiance c’était Momo et Hicham du Boulvard. On était arrivé pour installer notre stand aux côtés de ceux d’associations très sérieuses et on était les seuls à avoir des T-shirts à vendre. En 2008, Il y avait au moins trois autres stands avec des concepts nouveaux. Par esprit de mimétisme ou par contagion, nous sommes aujourd’hui plein de jeunes créateurs qui rêvent de lancer des marques d’habits ou d’accessoires. Mais beaucoup de freins à la création persistent.

Quels genres de freins?

De tout ordre. D’abord conceptuels. En tant que créateur, ce que je veux dire à travers mon vêtement est le plus important. Il y a un message derrière tout coup de crayon et un concept général que je m’évertue à installer pour transmettre ce message-là. À titre d’exemple, après les attentats terroristes qui ont frappé Casablanca, j’avais un défilé et j’avais demandé la projection de «Kariane Toma» et «Kariane Sidi Moumen», juste après mon nom. Car c’est là où se trouvaient les ateliers de mes collaborateurs. Mais j’avais essuyé un net refus. Alors que c’était ma façon de dire qu’il n’y avait pas que des bombes humaines qui étaient confectionnées dans ces quartiers-là. Que la mode et la créativité pouvaient émerger de partout.
Ensuite, il y a les freins économiques. Il est très difficile d’être avant-gardiste lorsque manquent les moyens de produire. Pourtant j’ai tout fait pour défendre mon label, pour promouvoir un certain courant et imposer mon style, et ce, au prix même de mon confort. D’ailleurs, à l’époque même où la marque «Amine Bendriouich Culture and Bulshit» faisait le plus de tapage, je n’avais plus de quoi payer mon loyer. Pendant deux mois, j’ai squatté un van placé dans une ruelle ombragée. Je faisais ma toilette dans la rue, avant de reprendre mes créations et faire le tour des événements et des lieux de rencontres des artistes et intellectuels. Heureusement que ça n’a pas duré longtemps. Maintenant, je peux en rire…

Pourquoi est-il toujours si difficile de convaincre les industriels du textile de créer marocain ?

Parce qu’ils manquent terriblement de courage et ne sont pas habitués à la prise de risque. Pourtant, j’avais eu une belle garantie en obtenant le prix du public et le prix du jury de Createurope Design Award à Berlin en 2009, qui est un événement sérieux dans le milieu de la mode. J’avais suite à cela obtenu une résidence à Berlin qui m’a permis d’évoluer davantage, avant de retourner au Maroc en 2011.
A côté de la création, j’ai travaillé dur pour créer un environnement adéquat pour ma mode, en établissant des ponts entre les artistes, les musiciens, les journalistes, les intellectuels, que ce soit au Maroc ou entre le Maroc et l’Europe, à travers les soirées du Contemporary Moroccan Roots. Je pense que cet événement a permis de mettre en évidence beaucoup de talents et je n’en suis pas peu fier, j’avoue. Mais tout cela n’a pas suffi pour convaincre les industriels. Pas encore en tout cas. Ils continuent à faire appel à des étrangers qui ne font que pomper sur les marques internationales très commerciales de prêt-à-porter.
Personnellement, je suis arrivé à un carrefour important où je dois faire des choix. Et je choisis d’aller de l’avant, même ailleurs, pour réaliser mes ambitions personnelles et m’ouvrir davantage sur le monde. Je suis certes marocain, mais je porte aussi d’autres labels. Je suis créateur africain, arabe, amazigh et universel.

Le chanteur Usher a, durant le Festival Mawazine Rythmes du Monde, rendu un bel hommage à Hassan Hajjaj. N’est-ce pas là un coup de pouce qui pourrait servir la création et les créateurs au Maroc ?

Oui, j’ai vu cela et moi même j’ai reçu ce même coup de pouce de la part de Keziah Jones lors du Jazzablanca ainsi que d’autres. Mais pour pérenniser ce contact entre les créateurs et les artistes de renommée mondiale, il faut que les organisateurs des événements d’envergure s’investissent davantage. Parce qu’on n’a pas que le folklore à présenter à ces gens. Partout dans le monde, on installe des showrooms à la disposition des stars invitées pour leur présenter des créations contemporaines locales. On pourrait alors les marquer autrement que par des procès débiles pour atteinte à la pudeur. Malheureusement rien n’est encore fait dans ce sens. C’est comme si ce pays investissait, mais refusait le retour sur investissement ! C’est vraiment dommage.

Aujourd’hui, vous êtes à nouveau finaliste d’un grand concours. The Style.com/Arabia and the Dubaï Design & Fashion Council Fashion Prize. Comment évaluez-vous vos chances ?

C’est en effet un très grand concours, vu les moyens que l’on met à la disposition du lauréat. Ce n’est pas juste un énorme soutien financier, mais également un travail d’accompagnement, de coaching, de communication et de commercialisation, déployé pour permettre au styliste de passer à l’étape supérieure.
Pour ce qui est de mes chances, j’avoue que je ne connaissais pas mes co-finalistes auparavant. Je les ai découverts récemment. Et en regardant ce qu’ils font, je dirais que nos chances sont égales. Pourtant, il est clair qu’ils sont tous soutenus par des labels importants et disposent de moyens que je n’ai pas. Mais je sais que je suis singulier dans ce que je fais et je suis confiant par rapport à mes chances. Donc je ferai tout mon possible pour offrir le meilleur de moi-même à la finale de novembre, sachant que les retombées sur les médias et les réseaux sociaux seront forcément pris en compte comme indicateurs de l’impact sur le public.