«Meursault, contre-enquête» : où «l’Arabe» de Camus retrouve sa dignité

Dans «Meursault, contre-enquête» (Actes Sud), Kamel Daoud exhume une parole oubliée, dénigrée dans «L’à‰tranger» d’Albert Camus, celle de «l’Arabe». Le journaliste et écrivain algérien s’y penche aussi, à  sa façon, belle et grinçante, sur la notion de l’absurde.

Dans L’Étranger d’Albert Camus, Meursault tue un «Arabe». Rien d’inamical ou de haineux là-dedans. Meursault a chaud, le soleil brûlant lui ravage le visage. Alors il tire. C’est aussi simple, mécanique et absurde que cela. Pour autant, le geste n’est pas dépouillé d’affect. «J’ai compris que j’avais détruit l’équilibre du jour, le silence exceptionnel d’une plage où j’avais été heureux». Meursault tire, plutôt quatre fois qu’une, «l’Arabe» meurt. «Et c’était comme quatre coups brefs que je frappais sur la porte du malheur».
Dans Meursault, contre-enquête, Haroun suffoque de rage contre ce roumi «qui écrit si bien que ses mots paraissent des pierres taillées par l’exactitude». Contre cet homme qui a assassiné son frère «pour rien». Pire, pour des raisons insensées, presque comiques. N’a-t-il pas osé dire, ce colon assassin, que c’était «à cause du soleil» ? En plein procès, qui plus est, sous une rafale de fous rires ? Est-ce ainsi que les hommes meurent ? Noyés dans l’insupportable hilarité d’une salle d’audience? Est-ce ainsi que les Arabes meurent ? Drapés d’anonymat ?
Car on réalise, effarés, que dans L’Étranger de Camus, tous les personnages portent un nom, tous, sauf «l’Arabe».

Un mépris écrasant que Haroun rumine tout au long de son récit. «Lui, il avait un nom d’homme, mon frère celui d’un accident. Il aurait pu l’appeler ‘‘Quatorze heures’’ comme l’autre a appelé son nègre ‘‘Vendredi’’». Aujourd’hui, nous savons enfin, grâce au narrateur de ce roman, que l’Arabe s’appelle Moussa. Moussa, Meursault… Si lointains et, malgré tout, si proches… Mais revenons à Moussa. Enfin, nous pouvons l’imaginer avec des traits plus précis, moins grossiers. Nous savons désormais que «sa tête heurtait les nuages» tant il était grand, qu’il avait «un corps maigre et noueux à cause de la faim et de la force que donne la colère». Qu’il avait «un visage anguleux, de grandes mains qui me défendaient et des yeux durs à cause de la terre perdue des ancêtres». Inlassablement, Haroun raconte le défunt, celui «qui a été tué et que l’on tue encore» par tant d’indifférence.   

Véritable torrent de fureur et d’amertume, le narrateur aviné, naufragé au fond de son bar Titanic à Oran, peste contre le monde entier, à commencer par ces colons qui, en fuyant, «laissent souvent trois choses : des os, des routes et des mots – ou des morts…». La rancœur de Haroun laboure tout sur son passage, la mère qui n’a même pas la décence de mourir comme celle de Meursault, dès l’incipit de L’Étranger, souvenez-vous du célébrissime : «Aujourd’hui, maman est morte. Ou peut-être hier, je ne sais pas». Non, la M’ma de Haroun, elle, est toujours vivante, elle a transformé sa colère en «un long deuil spectaculaire», elle a «l’art de rendre vivants les fantômes et, inversement, d’anéantir ses proches», l’enfant qui lui reste. «Oui, aujourd’hui, M’ma est encore vivante (…) et je ne lui pardonne pas. J’étais son objet, pas son fils».

Mais c’est surtout contre lui-même que Haroun fulmine, car n’a-t-il pas, lui aussi, assassiné quelqu’un, absurdement, pour rien, pour si peu ? Œil pour œil, dent pour dent… N’a-t-il pas, en tuant à son tour un Français, commis l’innommable ?
D’une plume pleine de justesse et d’une sombre gravité, mais aussi de ricanements et d’un humour grinçant, Kamel Daoud livre sa version de l’absurde. Quand, tout d’un coup, le narrateur s’identifie au Meursault tant haï. Quand il patauge dans les contradictions de la société algérienne contemporaine. Quand il doit répondre à cet interrogatoire kafkaïen : «Le Français, il fallait le tuer avec nous, pendant la guerre, pas cette semaine !» Quand il s’épanche sur le dévoiement de la spiritualité : «La religion pour moi est un transport collectif que je ne prends pas. J’aime aller vers ce Dieu, à pied s’il le faut, mais pas en voyage organisé». Un roman poignant, traversé d’inoubliables phrases. «J’eus donc une enfance de revenant. Il y eut bien sûr des moments heureux, mais importent-ils dans ces longues condoléances ?» Un roman qui méritait sa place sur short-list du Goncourt.