«L’homme qui voulait ralentir»

Récompensé du prix littéraire Jean Giono, «Les tribulations du dernier Sijilmassi» raconte le retour aux sources cocasse d’un ingénieur marocain saturé de modernité et nostalgique d’un passé glorieux et fantasmé.

Rasé de près, parfumé, dûment cravaté, Adam Sijilmassi, ingénieur de haut vol, plane à dix mille mètres d’altitude, à l’abri du populo dans sa moelleuse Business class quand, soudain, la vacuité de sa vie lui apparaît comme une immonde verrue sur un nez huileux et commence à le gratter méchamment. «Lui, Adam, était le premier de la lignée à atteindre des vitesses absurdes – et pourquoi faire, vains dieux ? Vendre du bitume, acheter de l’acide sulfurique, penser à la commission de l’agent indien. Misère ! On appelle cela le progrès», gémit le haut fonctionnaire.

Li tlef iched lard, dit un délicieux proverbe marocain. Lorsqu’on se perd, on se cramponne à la terre. Dès son atterrissage, Adam se promet de ne plus jamais quitter le sol. Et de ne plus se mouvoir à des vitesses folles. Commence alors un périple burlesque, à pied puis en carriole, qui mènera notre héros de l’aéroport Mohammed V à Casablanca où il démissionne de son poste à responsabilités, évacue son appartement très haut standing et se fait plaquer comme un pouilleux par une épouse acariâtre et matérialiste, flanquée d’une omnipotente belle-mère. Voilà, c’est fait. Adieu le progrès dévoyé, adieu la civilisation déchue qui transforme les humains en zombies survoltés, hystériques et rongés par le consumérisme. Bonjour l’Azemmour natal. Bonjour mes aïeux. Bonjour Lenteur.

Dans le riad décrépi qui l’a vu naître et grandir, Adam médite toute la sainte journée puis, pour se purifier du démon Occident qui s’est insinué dans ses pores, pour conjurer le diabolique Voltaire qui lui fait prononcer des mots et assembler des phrases incompatibles avec ce qu’il croit être sa nature profonde, Sijilmassi s’empare des vieux livres de son grand-père, et entreprend de tout dévorer, de Hayy Ibn Yaqdhan d’Ibn Tofaïl au Traité décisif d’Ibn Rochd en passant par moult documents d’Al Maâri, d’Al Jahiz… Subjugué par cette pensée arabe prolifique et éclairée, à faire pâlir l’aura d’un Pascal ou d’un Kant, Adam s’absorbe de plus en plus dans ses contemplations, «imagine Ibn Tofaïl, ressuscité, expliquant posément ses idées devant les autorités religieuses saoudiennes ou les talibans, en Afghanistan, aujourd’hui. Commotion… Stupéfaction générale… Indignation. On crie à l’hérésie… Allahuma inna hada munkar… (…) On le décapite, on le brûle, on l’écartèle… Rude journée».

Des réflexions qui tournent court dès qu’Adam lève le nez de ses bouquins pour scruter la réalité environnante. Devant le riad, un solide gaillard vend à de crédules passants de l’eau du robinet jaillie d’une glacière Coca-cola et parfumée de «la baraka des Sijilmassi». Quelques jours plus tard, un inspecteur vient peaufiner son enquête scrupuleuse sur la mystérieuse retraite d’Adam dans son riad natal, «ne saisit pas exactement l’intérêt de cet endroit pour un ingénieur qui est déjà à l’échelle 7 à l’Office des bitumes du Tadla» … Peu à peu s’estompe la vision fantasmée et idyllique de l’ingénieur sur la paisible et accueillante terre de ses ancêtres.
À travers cette nouvelle fiction, Fouad Laroui s’alarme d’un monde de plus en plus soumis à la tyrannie de l’urgence. Une accélération du temps qui semble embuer et assombrir les esprits, les éloigner de la quête salvatrice du sens de la vie. Cela donne, dans le cas d’Adam Sijilmassi, une nostalgie réfléchie, qui n’a pas peur de se remettre en question. Une perte de repères qui peut aussi, malheureusement, déboucher sur le repli identitaire, la haine et l’ignorance. Des questions que l’écrivain oujdi enrobe dans son habituel et savant mélange d’humour, de sarcasme et d’autodérision. On grince un peu des dents en lisant la description caricaturale des personnages féminins – l’épouse inculte, matérialiste, obsédée par les apparences, incapable de penser sans l’assentiment de sa harpie de mère… Non mais franchement ! – mais on rend à Laroui ce qui est à Laroui : Ses Tribulations ont tout d’une lecture intelligente et désaltérante.

«Les tribulations du dernier Sijilmassi», Fouad Laroui. Éditions Julliard. 2014. 342 pages. 150 DH.