«Les heures juives» de Delacroix

Paru chez MémoArts, «Les heures juives», de Maurice Amara, se penche sur la parenthèse de l’artiste peintre romantique en 1932, à  Tanger.

A La Vie éco, nous avons une folle sympathie pour les auteurs qui citent Stefan Zweig.
Maurice Amara a lu Le mystère de la création artistique, un essai où la peinture est décrite par le virtuose autrichien comme un «acte divin», fait des «sept couleurs du spectre solaire et de l’exposition de l’ombre et de la lumière», s’émerveille Zweig, s’étonnant sans cesse que quelque chose puisse naître «de rien» et que «le périssable devienne durable».

Capter l’éphémère et le rendre éternel. Voilà précisément ce qu’a fait Eugène Delacroix à son arrivée à Tanger. Nous sommes en 1832, le peintre romantique français voyage à ses frais et doit rapidement se mettre au travail, dans un contexte plutôt malaisé. Comment, en effet, s’introduire dans une famille marocaine, s’imbiber de ses chaudes atmosphères, les fixer sur des aquarelles, sans risquer d’offusquer ses hôtes ? Car, même si le Coran ne condamne pas formellement la figuration, un verset s’érige bel et bien contre des statues polythéistes et des Hadiths du Prophète interdisent de représenter les êtres animés. Très vite, cependant, une solution se profile. Sur l’aimable invitation de l’interprète juif de l’ambassade de France, Delacroix peut enfin se faufiler dans une maison de Tanger. Il s’y passe, ce soir-là, quelque chose d’extraordinaire, de spectaculaire pour cet artiste fraîchement débarqué d’Occident : un mariage, immortalisé dans la Noce juive, une œuvre qui repose aujourd’hui au Louvre. Le peintre y décrit cette maison «livrée à l’agitation d’un flux et reflux continuel de gens qui entrent et sortent (…) au milieu de ces chants et de ces danses qui durent tout le jour et toute la nuit». Delacroix s’y extasie devant les coiffures «élevées et gracieuses» des dames et livre sa fascination particulière pour trois musiciens assis en tailleur contre un mur, caressant leurs luths et une danseuse de regards doux.  

Delacroix à Tanger

Commencent alors, après cette cérémonie, les fameuses «années juives» que détaille longuement Maurice Amara dans son beau livre paru chez MemoArts. Peintures, aquarelles, esquisses, dessins, gravures, carnets pleins de griffonnages, tout y est, ou presque. Un pan de notre histoire, des relations plusieurs fois millénaires des «maures» et des juifs nous est conté à travers cette riche parenthèse tangéroise de Delacroix. «Une moisson documentaire exceptionnelle», écrit Amara, «où l’on appréhende pour la première fois les rituels, les traditions, les festivités qui encadrent les heures juives au Maroc».