«Le temps des impunis» : la saga de Lamrini continue

En signant son troisième roman, en avril 2004, Rida Lamrini complète
la saga entamée, en 1997, avec «Les puissants de Casablanca».
Dans la même veine que les deux premiers,
«Le temps des impunis», témoin de notre époque, met
en lumière les soubresauts
d’une société marocaine en mouvement et en quête de
justice.

Ingénieur informaticien, président de la Fédération nationale des associations de micro-crédit (FNAM), Rida Lamrini est surtout connu aujourd’hui en tant qu’écrivain. Après s’être illustré en 1995 comme essayiste («Le Maroc de nos enfants») ayant de se frotter à la fiction en 1997. Le «Temps des impunis», son troisième roman, est paru au début de ce mois. C’est le troisième épisode d’une saga qui a commencé avec son premier roman, «Les puissants de Casablanca», publié en 1997 puis «Les rapaces de Casablanca», paru en 2000. L’écrivain brosse le portrait de personnages fictifs mais très proches de la réalité de par les événements et les situations qu’il décrit, depuis «la campagne d’assainissement» de 1996, jusqu’au procès des musiciens accusés de satanisme et aux attentats du 16 mai 2003, en passant par son expérience de conseiller à la commune de Sidi Belyout, en 1997. La réalité et la fiction s’entremêlent dans ses écrits, mais la dimension sociale y est omniprésente, avec son lot d’injustice et d’impunité.
La Vie éco : Lors de la parution des «Puissants de Casablanca», vous disiez qu’il s’agissait d’une «photographie du Maroc de 1996». «Le temps des impunis» serait-il celle du Maroc des années 1998-2003 ?
Rida Lamrini : Mes trois romans, aussi bien Les puissants de Casablanca, Les rapaces de Casablanca que Le temps des impunis, s’inscrivent dans la même démarche. Celle qui consiste à témoigner, à dénoncer l’injustice, à mettre en exergue des événements et des situations. Je l’ai déjà fait dans Le Maroc de nos enfants, mon premier ouvrage, mais c’était un essai, et l’essai n’est pas, par nature, aussi digeste qu’un roman, qui s’adresse à un plus grand public. Soyons précis, ce n’est pas un travail de journaliste ni d’historien, c’est plus une espèce de peinture impressionniste. Procédant par touches, je suis revenu sur des événements marquants pour notre société et nos citoyens, et que nous avons tendance à oublier. Or, nous avons un devoir de mémoire, pour que ces événements ne se reproduisent plus.
Quelles étaient vos sources pour «Le temps des impunis» ? Pour vos deux premiers romans, vous aviez puisé dans les archives de La Vie éco…
C’est vrai, votre journal a constitué pour moi une précieuse source d’information pour mes deux premiers romans. Notamment pour la campagne d’assainissement qui a formidablement été couverte par votre journal où se déployaient des plumes libres. Comme je ne fais pas un travail d’une grande précision, pour Le temps des impunis, mon dernier roman, je n’avais pas besoin de sources à proprement parler. Je suis comme tous les citoyens de ce pays, j’écoute, je discute, il m’arrive de prendre des notes sur les événements que nous vivons, mais, la plupart du temps, je suis fortement imprégné des décisions qui se prennent, des affaires qui se trament. Nous avons tous un subconscient et, comme dans le lit d’un fleuve, les informations s’y entassent tels des sédiments. Mon travail consiste à remonter ces sédiments à la surface. Ce n’est pas un travail d’historien, même si je serais honoré si mes ouvrages pouvaient, un jour, constituer une référence. Et ils ne sauraient le faire qu’en replongeant le lecteur dans l’atmosphère entourant l’événement, lui faisant vivre les sentiments de mes personnages, partager leurs aspirations et leurs déceptions qui sont celles des citoyens que nous sommes, beaucoup plus que comme des faits carrés, exigeant, j’en suis conscient, un travail d’investigation plus important. Chacun des personnages représente l’archétype d’une catégorie sociale et porte en lui des espoirs, poursuit des objectifs, ou exprime des positions ; et je suis friand de toutes ces conversations que nous tenons dans le confort et la discrétion de nos chaumières, et que nous ne pouvons porter sur la place publique. Je note ces conversations en catimini et je les retranscris.
On a l’impression que la construction romanesque, dans votre ouvrage, n’est qu’un alibi. Les personnages, tels Youssef, le journaliste toujours en quête de la vérité, ou Amine, l’homme d’affaires désabusé, manquent de profondeur…
Mes trois ouvrages constituent une saga. Pour s’imprégner de mes personnages et les comprendre, il faut remonter à leur genèse, dans Les Puissants de Casablanca. Je n’ai plus besoin de les décrire ni de préciser les motivations qui les animent. Le décor est déjà planté dans ce premier roman, il s’est enrichi dans le second, Les rapaces…, et il a, en quelque sorte, mûri dans le troisième. Il serait donc souhaitable que mes lecteurs, avant d’aborder Le temps des impunis, aient une idée sur les deux précédents.
Quand j’ai commencé Les Puissants de Casablanca, je ne savais pas que j’allais me retrouver avec le troisième roman de cette saga. Ces mêmes personnages continuent leur vie, de 1996 à 2003. Ils sont vous, moi, l’autre. Nous avons des espoirs, des envies, des déceptions. Souvent, on me pose la question : tel personnage ne serait-il pas untel, dans la réalité ? Je vous avoue que c’est le meilleur compliment que l’on puisse me faire. Dans mon souci de coller à la réalité, j’ai construit des personnages à partir d’archétypes de notre société, qu’il s’agisse d’hommes politiques, de gardiens de voitures, de magnats des affaires, d’enfants de la rue, de journalistes idéalistes, de femmes qui traquent la misère, ou d’humbles gens qui n’ont d’autre ambition que de survivre, au jour le jour. Alors, tant mieux si mes Yamani, Ba Lahcen, Aïcha, Oussama, Yasmina, Amine et Youssef renvoient à la réalité. Ils ne sont que des supports imaginaires pour appréhender les différentes composantes sociales et leurs interactions dans un Maroc qui n’en finit pas de se chercher. Je n’avais pas, au départ, de projet de saga, ce sont les événements qui m’y ont amené. Quand j’ai écrit le premier roman, l’objectif était de transcrire certains faits qui m’avaient révolté, en 1996, notamment de mettre en relief la campagne d’assainissement avec le résultat que l’on sait, des vies détruites et une économie à ce jour ébranlée. Je l’avais écrit, il me semble : nous vivons en liberté provisoire. A tout moment, on risque d’être accusé de quelque chose. Le personnage de Ba Lahcen, par exemple, dans ce premier roman tiré d’un cas réel, s’est trouvé embastillé pour trois jours parce qu’il n’avait pas sur lui sa carte d’identité. A cause d’une conférence internationale qui se préparait, les autorités avaient jugé bon de nettoyer la rue de tout signe de pauvreté. Je décris aussi un meurtre impliquant des gens puissants dont l’acte, grâce à leur pouvoir financier ou politique, est resté impuni. Les rapaces de Casablanca, second roman, est inspiré de mon expérience de conseiller communal. 1997 était l’année de tous les espoirs, mais en même temps celle de toutes les déceptions : j’ai écrit le roman pour dénoncer un système de magouilles électorales. Et ça n’a pas changé. Il y a à peine quelques mois, de jeunes adolescents ont connu la prison en raison de leur passion pour la musique. Comment peut-on se taire dans ces conditions ?
Y aurait-il une part d’autobiographie dans vos romans. Le personnage d’Amine ressemble au vôtre, homme d’affaires revenant du Canada, la tête pleine de projets, mais vite déçu par «les magouilles électorales, la voracité des affairistes, l’incivisme ambiant»… Il y a également le texte de Hicham, votre fils, qu’on retrouve dans le livre, et que la presse a publié suite au procès des musiciens accusés de satanisme.
Si vous entendez, par autobiographie, que je parle de moi-même, honnêtement, non. Amine, l’entrepreneur, l’intellectuel et l’homme intègre, et Youssef le journaliste courageux, toujours en quête de la vérité, sont mes deux personnages fétiches parce qu’ils incarnent pour moi un idéal. Mais il y a aussi Oussama, l’enfant de la rue, Yasmina, la militante associative, Ba Lahcen, le marchand de fruits et légumes, mon modèle de piété, et tant d’autres. Comme je me nourris de la réalité, je me sers de choses que j’ai vécues, des valeurs auxquelles je crois ou des situations que nous vivons. Il suffit de regarder autour de nous : beaucoup de gens, de retour au Maroc après avoir vécu à l’étranger, comme Amine, sont intègres, dénoncent l’injustice et ressentent la même déception. Le texte publié par mon fils, auquel vous faites allusion, je l’ai inséré parce qu’il m’avait pris aux tripes. Lorsque je parle du rock de Satan dans Le temps des impunis, c’est pour montrer la détresse de toute une jeunesse face à l’injustice qui s’est abattue sur elle – et mon fils faisait partie de cette jeunesse -, c’est pour dénoncer cette invraisemblable «campagne d’assainissement» orchestrée de toutes pièces contre des jeunes qui pratiquent une certaine musique. Là encore, la réalité se mêle à la fiction.
Vous accordez beaucoup d’importance au journaliste dans le livre, pourquoi ?
C’est vrai. Le journaliste, pour moi, incarne une mission sacrée, éminemment sociale, et l’information qu’il est censé donner est fondamentale pour la construction démocratique que nous souhaitons. L’information est vitale. Or, j’estime que les conditions dans lesquelles travaille le journaliste marocain sont loin d’être idéales. Il y a trop de choses qui se font dans l’ombre, dans le secret des officines. Nous sommes un peuple mal informé, mineur parce qu’on décide pour lui. D’où l’importance du journaliste, pourvu qu’il fasse son travail dans le respect des règles de déontologie, en vrai professionnel à la recherche de l’information, et uniquement de l’information. Libre au lecteur de se faire ensuite sa propre religion.

Vous avez consacré pas moins de quatre chapitres, dans «Le temps des impunis», à ces musiciens accusés de satanisme. Vous restituez leur procès en détail. Est-ce à dire que c’est l’événement le plus important qu’ait vécu le Maroc entre 1998 et 2003 ?
C’est la fiction romanesque qui a imposé ce choix. Cela dit, j’avoue que j’ai été très marqué, comme beaucoup de mes concitoyens, par cet épisode. J’ai vu des mères cacher les tee-shirts de leurs enfants par peur qu’ils soient arrêtés. Je suis un père et je me suis retrouvé avec, entre les mains, l’écrit de mon fils, libellé en toute clandestinité. Cette affaire a été une dérive terrible dans un pays qui se cherche encore, Kafka dans toute sa splendeur. On s’en prend à des jeunes qui grattent leur guitare, alors que, nous le savons très bien, des gens puisent dans les deniers publics, abusent de leur pouvoir et ne sont pas le moins du monde inquiétés sachant que leurs magouilles sont un secret de polichinelle.
J’ai rapporté le procès pour qu’on ne l’oublie pas, tout en y apportant une touche de romanesque : ces jeunes chantent dans le livre une chanson métal Sing the anthem of the world, qui est leur musique et qui donne une tonalité surréaliste à ce chapitre, et j’avoue que c’est justement mon fils qui m’en a suggéré l’idée.

L’impunité est une expression récurrente dans vos livres, pensez-vous qu’en punissant les coupables, le Maroc tournera la page ?
C’est vrai, le terme impunité a pris beaucoup de relief ces dernières années. C’est le corollaire logique de cette ouverture que nous cherchons avec l’avènement d’une ère nouvelle. Les gens ont nourri beaucoup d’espoir, mais il n’y aura pas de changement sans justice, et tant que la justice n’est pas rendue, c’est l’insupportable impunité.
Dans ma description romanesque, le problème de l’injustice a été posé par le personnage de Aïcha. Deux types d’injustice sont en cause dans ma trame romanesque : il y a l’injustice de droit commun, un meurtrier qu’il faut punir mais qu’on ne punit pas, et cette injustice est reliée au fait que le criminel appartient à une catégorie sociale au-dessus des lois, de par le pouvoir financier qu’elle détient, intimement lié au pouvoir politique. Le deuxième type d’injustice est ressentie par l’ensemble de la société. Elle est incarnée par des archétypes comme Yamani, magnat des affaires, et son beau frère Talabi, député et président de commune, qui se placent au-dessus des lois.
Or, Yamani, coupable d’abus de biens sociaux dans une institution financière, n’est pas le vrai coupable. En fait, il opère dans un système, et c’est tout le système qui le protège qui est au-dessus des lois. Dans la réalité, on a vu des gens traduits devant la justice pour abus de biens publics. Pourquoi, justement, ces gens-là et pas d’autres, et ils sont une multitude ? Une société ne pourra jamais se développer sur la base de l’injustice. Sans justice, la page ne sera pas tournée.
Et cette affaire Laâfoura-Slimani…
Nous parlons de présumés coupables. Pour ma part, je ne me fais pas d’illusions. Nous n’avons pas encore vu de procès qui nous rassurent. C’est opaque et cela obéit à une logique qui nous échappe. Pour que mes lecteurs comprennent ma démarche, je persiste à dire que, dans mes romans, il ne s’agit pas d’enquêtes ficelées. Ce sont des cas de figure à partir desquels j’espère susciter de la réflexion sur le fonctionnement d’un système. Le cas de Yamani n’est pas unique dans notre pays. De même qu’il n’y a pas que le cas de Laâfoura-Slimani, avec toute la réserve que l’on doit à une instruction en cours et en attendant que la justice tranche. Et, même dans le cas où leur culpabilité serait reconnue, ils ne sont qu’une goutte d’eau dans l’océan du système. Ba Lahcen, personnage de mes romans, a dit une chose très sage : «Dieu, je sais que la justice n’est pas de ce monde.»
Quand écrivez-vous, et à quel rythme ?
Je ne suis pas un couche-tard. Comme je suis un coureur de fond, je préfère écrire le matin et les week-ends. Je sais que j’aurai toute la journée devant moi pour le faire. J’aime écrire quand rien n’arrête ma vue : au bord de la mer, en montagne. Mais il m’est arrivé aussi d’écrire en train ou en voiture.

Cette saga aura-t-elle une suite ?
Tant qu’il y aura des situations à dénoncer et ce refus irrépressible de l’injustice et des atteintes aux libertés individuelles, il y aura une suite