«Le son des tambours m’a attrapé tout petit»

Quelques heures avant son concert, Aziz Sahmaoui nous raconte son lien viscéral à  la tagnaouite et partage ses impressions sur le festival.

Vous semblez heureux d’être à Essaouira.

Je me sens Souiri. Je connais Essaouira depuis ma tendre enfance. J’ai le souvenir du bleu d’Essaouira, de la mer, du port et des femmes en haïk. De belles images d’une ville légère qui se réveille le matin doucement, sur l’odeur de thé à la menthe et de beignets fumant pendant que la lumière baigne la ville. Et puis en fond sonore, les maâlems et les rythmes des guembris qui t’invitent partout à tendre l’oreille, les qraqeb qui t’hypnotisent…

Nous sommes à 18 éditions du Festival Gnaoua et Musiques du monde, quel regard portez-vous sur l’évolution du festival et, à travers lui, de la musique gnaouie?

J’aime beaucoup cette notion d’endurance du festival, ce rendez-vous ritualisé. Cela donne un tempo crescendo qu’il faut maintenir à chaque année. Voir à la 18e édition autant de monde arriver dans la petite ville pour ces scènes magnifiques, et surtout uniques, est un bonheur. Essaouira fait danser le monde dans ses remparts et dans ses places sur un rythme gnaoui qui évolue évidemment à chaque édition. Tagnaouite auparavant était un circuit fermé pour les seuls initiés. On y pénétrait sur invitation seulement. Aujourd’hui c’est un rythme répandu et les musiciens sont de plus en plus nombreux. Il y a même des guembris électriques aujourd’hui. Et puis, il y a l’évolution dans les notes, dans les techniques et, donc, de nouvelles créations qui s’injectent au répertoire folklorique.

En outre, grâce à l’ouverture sur d’autres musiques et rythmes du monde, tagnaouite s’ouvre sur le jazz, le rock, le blues, le funk et même le rap. Et tant que c’est équilibré, il n’y a pas de mal à cette évolution-là. Bien au contraire. C’est ce qui permet à la musique de résister et de grandir. Grâce à ce festival, la musique gnaouie souffle comme culture sur le monde entier, ce qui fait que beaucoup de grands musiciens s’intéressent de plus en plus à cet art.

Pensez-vous que tagnaouite peut dépasser la frontière du Maroc et s’imposer en tant que genre musical universel? Et au prix de quel effort ?

Oui, tout est possible. Un jour peut-être qu’on aura un artiste qui émergera de la musique gnaouie pour la porter aux nues. Il suffit d’un morceau qui cartonne. Cela dépend de plusieurs facteurs. Il faut avoir la voix qu’il faut, le jeu qu’il faut, le son qu’il faut. Il faut également se donner les moyens techniques et matériels. Thriller de Michael Jackson a été mixé 90 fois avant la sortie de la version finale. Mais je pense que l’élément-clé c’est la passion inconditionnelle et le travail continuel et acharné. On travaille d’abord pour soi, parce qu’on y croit. L’universalité s’imposera d’elle-même le jour venu…

Vous êtes l’un des fondateurs de l’ONB, un groupe mythique qui a fait rayonner la musique maghrébine. Étiez-vous déjà Mister gnaoua de la bande ou alors les affinités se sont clarifiées au fil des années ?

Le son des tambours, des gangas, m’a attrapé tout petit. Cette vérité qui émane du tambour a toujours sonné dans mon esprit comme un appel à la prière. Quelle que soit tes origines, tu es au garde-à-vous, tu y vas de manière naturelle vers cette peau qui résonne. Et tu ne t’en lasses jamais même quand ça se répète, surtout quand ça se répète… Donc, oui tagnouite a toujours été et continue à être en moi.

Aujourd’hui vous avez une nouvelle formation. University of Gnawa fait dans la fusion jazz. Pourquoi le jazz ?

D’abord parce qu’on aime le jazz et puis parce qu’on a travaillé avec les plus grands jazzmen du monde aussi. Il y a cette alchimie entre les deux genres qui crée un équilibre, que ce soit dans l’écriture ou dans la composition. Qu’est-ce que la musique si ce n’est un espace? Et la fusion est une symbiose de deux espaces qu’il faut respecter, ni rétrécir ni étirer, afin de laisser respirer le rythme et le transmettre le plus naturellement possible.

Avez-vous des projets en cours ?

Evidemment. Plusieurs projets même. Les projets nourrissent et font rêver du lendemain. J’ai une profonde prédilection pour les projets qui vont vers plus de risques, que ce soit avec des orchestres traditionnels ou en croisement avec de nouvelles influences. C’est essentiel lorsqu’on n’aime pas camper sur ses acquis…