«Le retour» de Lakhmari, le ciseleur d’images

Longtemps cantonné (avec succès) dans le court métrage, le
cinéaste marocain et norvégien d’adoption, Nour-Eddine Lakhmari,
fait le grand saut. Nostalgie du pays, désir d’autre chose, et voilà
ce surdoué de la caméra au Maroc pour le tournage de son premier
long-métrage logiquement intitulé «Le retour».

Dimanche 13 juillet, très tard dans la soirée, baisser de rideau du Festival du cinéma francophone de Safi. Nour-Eddine Lakhmari, qui en est l’inspirateur, se pose dans un coin, afin de savourer tranquillement sa joie. Des femmes et des hommes, des jeunes et des moins jeunes, viennent lui manifester leur gratitude. Grâce à lui, leur ville, cruellement vouée à l’anonymat, a fait parler d’elle pendant quatre jours. Ici, Lakhmari est déjà une légende, dans la lignée de Ousfour ou Reggab, autres cinéastes du cru. Ailleurs, si les initiés lui prêtent un talent certain, si la presse porte au pinacle ses œuvres filmiques, le grand public, quant à lui, le méconnaît. La raison en est son obstination, jusqu’ici, à ne commettre que des courts métrages confidentiellement diffusés.

De la contemplation de l’océan naît son goût pour le récit
Dans ce registre, Lakhmari est sans conteste un orfèvre. Chaque œuvre constitue une pépite rare, happant distinctions et consécrations. Le cinéaste, qui ne se hausse pas du col, se réjouit certes de l’heureux sort réservé à ses films, mais la récompense dont il se flatte par-dessus tout est cette médaille qui lui fut décerné, en 1998… par le club de tennis de Safi. Quand il évoque ce moment mémorable, Lakhmari ne peut s’empêcher de s’égarer dans le territoire de son enfance. Une enfance dont il hume encore les sensations, les effluves et les vibrantes émotions. Avec un sens aigu du détail, il se remémore ses escales éblouies derrière le grillage du club de tennis, pendant lesquelles il admirait, non sans frustration, les «bourges» jouant à la baballe ; le cinématographe en carton confectionné à l’aide de bouts de pellicule qui constituait son fonds de commerce ; le papy, ancien baroudeur, qui le surgavait de friandises chaque fois qu’il percevait sa pension…
Safi, sa ville natale, ne possède d’autre atour que l’infini océan qui bat ses flancs. Sur son môle, s’assemblent les marmots. Ils passent le plus clair de leur temps à scruter l’au-delà de l’horizon, l’au-delà de cette ligne mouvante qui sépare des cieux constamment bleus et des eaux vides. Ailleurs, songent-ils, existent des climats radieux, des gens heureux et des terres prospères. Leur imagination débridée n’en finit pas de tisser des récits fabuleux sur des contrées merveilleuses. C’est de ces escapades océanes que Lakhmari tient son goût pour les histoires et sa soif inextinguible de l’ailleurs.

Pour s’évader de Safi il sacrifie ses loisirs, bûche comme un forcené et obtient son bac
Le bonheur de respirer plus ample est si impérieux qu’il s’évertue à étouffer le cancre qui sommeille en lui. Il bûche comme quatre, passe des nuits blanches, sacrifie loisirs et distractions pour obtenir le bachot. Muni de ce sauf-conduit, il peut aller voir ailleurs. A Nancy, il débarque. A la Faculté de pharmacie, il s’inscrit, par inadvertance. Très tôt, il découvre qu’il n’a pas la bosse pharmaceutique. Alors, il met fin à son supplice en détournant ses pas des chemins estudiantins. Le voilà désemparé, désœuvré, déprimé. Pour tromper sa profonde détresse, il se met à rêver. Un rêve éclos au climat de l’enfance ressurgit : celui de devenir cinéaste. Mais il y a loin de la coupe aux lèvres.
Le salut viendra d’une Norvégienne rencontrée par le plus pur des hasards. Sensible au désarroi de Lakhmari, elle lui propose de changer d’air, en la suivant dans son pays.

Pour affiner son art, il s’inscrit au Centre national norvégien des études du cinéma
En Norvège, le fond de l’air est glacial. Chose qui ne rafraîchit pas les ardeurs de l’ex-futur «potard», plus que jamais résolu à se faire un nom dans le domaine du grand écran. Il trouve un emploi de marmiton, chichement payé, se prive de l’essentiel, se constitue un maigre pécule grâce auquel il concocte un film de 9 mm, Le combat silencieux, qui lui vaut un premier prix lors d’un festival vidéo. Pour autant, le jeune apprenti cinéaste ne se monte pas la tête. Conscient de sa profonde inculture littéraire, il se met à lire comme un forcené, en veillant à ne fréquenter que les grands auteurs. Le Norvégien Young figure dans ce panthéon. Lakhmari se vautre avec délice dans ses romans. Ils sont hantés par la mort, et avec celle-ci, il a des comptes à régler. Elle avait fauché son papy qui le comblait de friandises.
Le deuxième court métrage, qui porte le titre de Un appel à la mort, reçoit un déluge de récompenses. Mais, lucide, Lakhmari s’interdit de pavoiser. Le chemin est long qui lui reste à parcourir. Afin d’affiner son art, il s’inscrit au Centre national norvégien des études du cinéma. De ce passage, il retiendra une leçon capitale, qu’il mettra à profit : «Un professeur nous répétait que si on parvenait à exprimer mille mots en une seule image, c’est qu’on était un bon cinéaste». Du coup, le raconteur d’histoires se double d’un prodigieux montreur d’images. Mais que raconte ce faiseur d’histoires ? «Exclusivement des choses vécues», affirme-t-il. Dans le dessein de témoigner ? «Non, mon cinéma ne comporte aucun message. Je mets en images des personnages et des situations, c’est tout». De fait, les films de Lakhmari se contentent de représenter le réel sans se préoccuper de l’interpréter. Brèves notes (1995) surfe sur la thématique de l’angoisse existentielle ; Né sans skis aux pieds (1996) met en scène un immigré en quête d’assimilation ; Le livreur de journaux (1997) pose un regard tendre sur un métier ingrat ; Le Dernier spectacle se présente comme une œuvre autobiographique ; Dans les griffes de la nuit brode sur la fraternité des solitaires.

Mohamed Abderrahmane Tazi lui offrira les clés du retour au pays natal

De l’eau avait coulé sous les ponts norvégiens depuis que Lakhmari avait quitté son pays natal. Le temps s’écoulant, le cinéaste avait pris du champ avec ce dernier, au point de couper les amarres. Et voilà qu’un scénariste de l’immense Milos Forman débarque en Norvège et se prend, tout au long d’une conférence, à dépeindre les splendeurs marocaines. «Il disait que le meilleur cinéaste qu’il ait jamais rencontré était le conteur de Jamaâ Lafna. Il était fasciné par sa manière de raconter une histoire, en jouant de son corps, de ses bras, de ses mains et de ses yeux. Au fond, il contait avec des images».
Du coup, un sentiment de nostalgie étreint Lakhmari. Il souhaiterait que ses films soient vus en son pays natal. Mais, comment s’ouvrir cette porte ? Mohamed Abderrahim Tazi lui en procurera les clés. Lakhmari fait sa connaissance lors de la projection, dans un cinéma norvégien, de A la recherche du mari de ma femme. Il lui remet la cassette de son nouveau court métrage. Quelque temps après, il reçoit une invitation au Festival de Tanger. C’était en 1996.
Au désamour succéda un nouvel amour entre Lakhmari et le Maroc, dont le fruit est ce premier long métrage, intitulé significativement Le Retour, qui plante son décor à Safi. Entre deux prises, Lakhmari ne peut se retenir de jeter un regard aimant sur l’océan infini, comme lorsqu’il était enfant. Méfions-nous des rêves. Ils finissent toujours par nous rattraper