«La Source des femmes» : le film qui désaltère

Nominé cinq fois à  Cannes, le long-métrage franco-marocain «La Source des femmes» de Radu Mihaileanu sort en salle le 9 novembre. Un film libre, féministe, plein d’enseignements, à  ne surtout pas rater.

Rentré en trombe du festival de Cannes, le journaliste Thomas Sotinel se fendait le 27 mai dernier, dans le quotidien Le Monde, d’une critique horrifiée de La Source des femmes, ce film d’«une arrogance confondante», rugissait-il, cramoisi. Notre féru des multiplexes UGC s’étonnait, en gros, qu’«un Européen vole au secours des femmes arabes». Le cinéaste Radu Mihaileanu, trop peu légitime au-delà de l’espace Schengen, voire des arrondissements parisiens, aurait mieux fait de sortir un bon navet franco-français, au lieu de s’occuper de nos oignons, à nous autres Arabes.
«Les femmes, les hommes, le Coran et la vie publique, tout est résolu, le temps d’une interminable métaphore, jouée et dansée en costumes traditionnels», s’offusque le critique parisien. «Elles [Les héroïnes] sont souvent vêtues de tenues berbères spectaculaires», reproche-t-il un peu plus loin. Il est vrai que dans l’Atlas, ces dames se promènent en jeans, lunettes de soleil et pompes de randonnée. Pour le coup, Thomas Sotinel aurait mieux fait de se taire. Ou d’ôter ses œillères. Car voir ce film en s’obsédant à chaque instant de l’«européanité» de son réalisateur, ça rend myope. Au fond, cela n’a même rien à envier aux vitupérations qui s’élèveront (peut-être) contre Radu Mihaileanu… pour ses origines juives. Voilà qui est dit.

Un cri féministe

Venons-en maintenant à l’intrigue de La Source des femmes : dans un village du Moyen-Atlas, jeunes mariées et moins jeunes mères de famille n’en peuvent plus d’aller, sous un soleil étourdissant, chercher l’eau à la source, pendant que leurs braves époux jouent aux cartes à la terrasse du café.
Menées par l’énergique Leïla (Leïla Bekhti), elles font alors la grève du sexe pour sortir les maris de leur torpeur. «J’ai d’abord tenu à aller dans des villages pour rencontrer les femmes qui y vivent et cerner les nuances de leur culture», raconte le réalisateur, qui a aussi insisté pour tourner le film en arabe, «par souci d’authenticité et de sonorité, mais aussi pour adopter le point de vue de cette culture, essayer de parler de cette voix-là».
Un pari tenu haut la main: ce qui aurait pu se transformer en pile de clichés nous est conté avec sincérité et justesse, notamment grâce à l’admirable jeu des acteurs, chacun nous rappelant une personne de notre entourage, à quelques variantes près : l’insoumise aux prises avec les carcans familiaux et sociaux, le jeune homme progressiste qui, malgré de solides velléités d’émancipation, souffre parfois de reflux machistes, ou encore la commère hostile à la cause des femmes, véritable fabrique de phallocrates, plus misogyne que les hommes. Des personnages jamais diabolisés, que Mihaileanu sait qu’ils sont les produits d’un patriarcat trop enraciné dans les mentalités pour qu’on s’en débarrasse d’un revers de main. «Ce film nous a beaucoup aidés à quitter un peu nos esprits occidentaux», affirme le cinéaste, qui surprend tout aussi agréablement par son traitement lumineux de l’Islam : aux sermons de l’imam sur l’obéissance due au mari, l’épouse assène, Coran et hadiths à l’appui, une religion autrement interprétée, porteuse cette fois de valeurs humanistes. Loin, très loin des caricatures occidentales qui mêlent souvent, allègrement, islam, intolérance et fondamentalisme. Peut-être ce qui a dû déplaire à Thomas Sotinel, du quotidien Le Monde.