«La Chambre noire», un film enfanté dans la douleur

Adapté du récit-témoignage éponyme de Jaouad Mdidech,
le film «La Chambre noire»,
signé Hassan Benjelloun, sera dans les salles prochainement. Réticences
de l’auteur au départ, difficultés de financement, mésaventures
de la distribution, récit des péripéties d’un tournage.

En novembre 2000, La Chambre noire venait élargir le champ de la littérature carcérale, que d’autres avaient déjà ouvert. En six chapitres terribles, véritables cris de douleur, l’auteur-narrateur, Jaouad Mdidech, arpente l’enfer, celui qu’il a vécu dans sa chair, dans son âme, dans l’intime de son être. Sans fioritures ni recherche de style, avec la sobriété d’un compte-rendu de dissection, qui remise au rang de discussions de café du commerce toutes les théories sur ce qu’on a appelé, après coup, les «années de plomb». Grâce à ce parti pris narratif, le calvaire subi devient nôtre. Nous en gardons la meurtrissure longtemps après avoir fermé le livre.

«Par ce récit, j’ai voulu exorciser un passé démentiel, qui m’habite toujours»

«Par ce récit, j’avais voulu surtout exorciser un passé démentiel, qui m’habite toujours. Personne ne peut oublier un passé douloureux. Du moins, pas à n’importe quel prix, et encore moins au prix de l’oubli. La page de plomb ne sera tournée et l’Etat de droit instauré dans notre pays qu’une fois que le dossier des disparitions, des tortures et des condamnations iniques aura été traité avec célérité, que les tortionnaires auront été jugés ou démis de leur fonction, et que l’Etat aura reconnu publiquement ses responsabilités. C’est la seule façon de rendre justice aux victimes et à leurs familles.» C’est sur cette profession de foi salutaire que prend congé ce livre-témoignage qui, au travers d’une tragédie rapportée par le menu, jette une lumière aveuglante sur les sombres délires de notre histoire.
Les premières pages de La Chambre noire nous embarquent tout de go vers l’aéroport de Nouasser. Là, nous nous familiarisons avec un personnage attachant : Jaouad, agent de trafic. Hédoniste intempérant, il se partage entre les plaisirs charnels et les nourritures spirituelles. Pas de quoi mettre aux fers un esprit libre. Sauf que des sbires zélés ont découvert qu’il avait longtemps frayé avec un mouvement jugé subversif, Ila Al Amam en l’occurence. Jaouad avait rompu les attaches avec le mouvement dix mois plus tôt, ce qui n’empêcha pas son arrestation.

Un destin révélateur de l’absurdité de l’arbitraire qui régnait à l’époque

Un policier se saisit de son passeport, sous un prétexte farfelu. Deux semaines après, il fut sommé de se présenter au commissariat de l’aéroport, où il fut soumis à un interrogatoire kafkaien. Puis, on l’installa dans une voiture qui le mena vers une destination dantesque. «C’est cet aspect absurde mais combien révélateur de l’arbitraire régnant à l’époque qui a le plus retenu mon attention. Voilà une personne qu’on met dans les geôles au motif qu’elle milite dans un parti “illégal”, alors qu’elle avait longtemps pris ses distances avec ce parti. Mais le personnage est aussi attachant par son côté solidaire, généreux et entier. On lui propose de le libérer sous condition qu’il abjure ses convictions. Il n’en fait rien. C’est un homme d’honneur». C’est ainsi que Hassan Benjelloun justifie son choix de porter à l’écran La Chambre noire.
Dès que ce récit fut publié, nombreux furent les cinéastes qui, par adhésion ou par souci de sacrifier à l’air du temps, se proposèrent pour le mettre en images. Mais son auteur, Jaouad Mdidech, sans doute peu disposé à revivre l’horreur vécue, fût-ce par écran interposé, se montra obstinément réticent. Il a fallu que Hassan Benjelloun déployât tout son art de la persuasion pour que l’auteur cédât. Ce fut à l’occasion de la présentation de La Chambre noire à la librairie Al Karam, à Casablanca. Les deux hommes ne se connaissaient pas. Un critique de cinéma fit les présentations. Hassan Benjelloun usa de tous ses arguments. Jaouad Mdidech n’y succomba pas entièrement. Il demanda à réfléchir. Quelques jours après, il donna son accord.

Le réalisateur a su vaincre les réticences émotionnelles de l’auteur de «La chambre noire»

Dans le paysage cinématographique marocain, Hassan Benjelloun ne compte pas pour du beurre. Loin de là. Ce pharmacien, qui délaisse volontiers son officine pour chevaucher sa caméra, est immergé dans le métier depuis vingt ans. Il en connaît, sur le bout des doigts, les ficelles et les arcanes. A son compteur, trois films en tant qu’acteur : Le marteau et l’enclume, L’enfance volée, Les amis d’hier ; cinq longs métrages comme réalisateur : La fête des autres, Yarit, Les lèvres du silence, Jugement d’une femme, Le Pote ; deux courts métrages : A sens unique, Mon samedi soir ; enfin, deux films comme coproducteur : Aouchtam et L’histoire d’une rose. Sans parler de ses activités de producteur et de scénariste.
D’emblée, le courant passa entre Jaouad Mdidech et Hassan Benjelloun. Aucun nuage ne vint assombrir cette belle entente. Pourtant, le cinéaste ne jouait pas sur du velours. Rien de plus aventureux que la transposition d’un livre à l’écran. Des chefs-d’œuvre de la littérature universelle en ont souffert, comme pâtit un bon cru d’un voyage brimbalant. Au Maroc, La Prière de l’absent, adapté du roman de Tahar Ben Jelloun, fit long feu ; Les Casablancais, inspiré des Puissants de Casablanca de Rida Lamrini essuya un cruel camouflet ; Jarat Abi Moussa, bijou ciselé par Ahmed Taoufiq et resserti par Mohamed Abderrahman Tazi, fut un bide retentissant.
Mais ces flops, qui accompagnent les adaptations comme une ombre mauvaise, ne semblent pas de nature à décourager Hassan Benjelloun. Il les impute en effet au scrupule des cinéastes à rester fidèles au texte initial. Or, les canons de l’écriture romanesque diffèrent de ceux de la rhétorique filmique. Aussi n’a-t-il pas hésité à émonder le récit de La Chambre noire, afin de le rendre plus fluide, à étoffer des personnages, tel celui de Najat, à peine esquissé au début du roman, ou à en créer d’autres, comme celui d’un tortionnaire, ami d’enfance du torturé. Tout en veillant à ne pas dénaturer la substance du texte transposé. «Le roman, tel quel, ne serait pas visible par les spectateurs, surtout ceux qui ignorent tout de l’époque évoquée. Il fallait bâtir une intrigue, qui n’y existe pas, échafauder une romance palpitante, mettre en haleine le spectateur par un jeu de rebondissements, créer des situations piquantes. Sans ces ingrédiens, le film ne ferait pas carrière». Et aux retouches apportées, l’auteur donnait son assentiment.
Après plusieurs jets, multiples moutures, et des ponçages dans les ateliers scénaristiques d’Istanbul, de Tunis, de Libreville et de Paris, le scénario de La Chambre noire était dûment ficelé, fignolé, affiné. On passa à l’étape cruciale : chercher des fonds. Ce fut la croix et la bannière. En estimant le coût de son film à 10 millions de dirhams, Hassan Benjelloun avait fixé la juste somme requise par dix semaines de tournage. Il dut déchanter. Chichiteux, le Fonds de soutien à la production cinématographique lui accorda à peine 2 MDH. Pas de quoi mettre du beurre dans les épinards des séquestrés de la chambre noire.

Le coût du film est évalué à 10 MDH, le Fonds de soutien à le production lui accorde 2 MDH

Il fallait trouver le restant. Le cinéaste eut beau frapper à toutes les portes possibles et imaginables, pas un sou ne vint alourdir son escarcelle. En désespoir de cause, il tendit la main aux éventuels sponsors. Il fut éconduit. Même la RAM, dont les avions sont très présents dans de nombreuses séquences du film, ne se fendit pas d’un centime. Pour autant, Hassan Benjelloun ne jeta pas l’éponge. «Je n’avais d’autre solution que d’emprunter ici et là, au point que je me retrouve aujourd’hui couvert de dettes». Sans parvenir à réunir la somme nécessaire. Loin s’en fallait.
Avec son maigre budget, le cinéaste n’était pas en mesure de rémunérer la plupart de ses collaborateurs. Ils acceptèrent de patienter jusqu’à la sortie du film. Adriano Pirani, qui a installé les décors et confectionné les costumes, ne prétendit à aucune contrepartie financière. Mais, confiant, Hassan Benjelloun ne se fait pas de mouron. Il suffirait que La Chambre noire atteigne 500 000 entrées pour que tout rentre dans l’ordre, affirme-t-il. Un score largement à sa portée, si l’on en juge par la carrière des Amis d’hier et du Jugement d’une femme, ses deux derniers films.
Après le montage financier, vint le moment d’organiser la distribution. Là encore, une véritable course d’obstacles. Aux yeux de Hassan Benjelloun, la figure du comédien Mohamed Nadif s’imposait pour incarner le personnage de Jaouad. Malheureusement, il n’était pas disponible. Qu’importe, Mohamed Merouazi ferait l’affaire. Contacté, ce dernier accepta de bon cœur de jouer le rôle. Hassan Benjelloun était soulagé. Puis… la tuile. L’acteur exigea, pour d’obscures raisons, que le tournage fût différé. Ce à quoi le cinéaste ne pouvait se résoudre. Coincé, il fit une seconde tentative auprès de Mohamed Nadif qui, cette fois, donna son accord. Mais il n’était pas au bout de ses peines. Pour le rôle de Hajja Habiba, la mère de Jaouad, il pensa en premier à Naïma Elmcherqui. Refus catégorique. Hassan Benjelloun appela alors Malika El Omari à la rescousse. Elle était au chevet de son mari souffrant. Souad Saber, elle, était disponible, elle fut retenue. Fatima Khaïr camperait magnifiquement le personnage de Najat, estimait le cinéaste. Or, non seulement elle était enceinte jusqu’aux yeux mais encore elle réclama un salaire exorbitant. Dépité, Hassan Benjelloun recourut aux services de Hanane Ibrahimi qui, si elle s’était illustrée sur les planches, n’avait jamais affronté une caméra.
La suite de cette aventure tumultueuse se déroula sans accrocs. Le tournage fut expédié en quatre semaines, la post-production en huit, budget oblige. Aujourd’hui, La Chambre noire n’attend plus que le bon plaisir des exploitants de salles pour s’offrir à voir